Je le lui promis de grand cœur, et dès lors nous eûmes un nouveau sujet de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fûmes jamais du même avis.

Mais bientôt l'intérêt que je prenais à mes romans se trouva effacé par un événement surprenant, inouï, qui arriva quelques semaines plus tard au Buisson. Un de ces événements qui n'ébranlent pas les empires sur leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le cœur ou l'imagination des petites filles.

VI

C'était un dimanche.

Le dimanche, nous assistions régulièrement à la grand'messe, qui était l'unique office du matin, le curé n'ayant pas de vicaire. Ma tante entrait la première dans notre banc armorié, je la suivais immédiatement; Suzon venait ensuite, et Perrine fermait la marche.

Notre petite église était vieille et misérable. La couleur primitive des murs disparaissait sous une sorte de limon verdâtre, causé par l'humidité; le sol, loin d'être uni, était formé d'une quantité de crevasses et de monticules qui invitaient les fidèles à se casser le cou et à profiter de leur présence dans un lieu sanctifié pour monter plus tôt au ciel; l'autel était orné de figures d'anges peintes par le charron du village, qui se piquait d'être artiste; deux ou trois saints se contemplaient avec surprise, étonnés de se trouver si laids. Plusieurs fois, en les regardant, je me suis dit que si j'étais une sainte, et si les mortels me représentaient d'une manière aussi hideuse, je serais absolument sourde à leurs prières; mais les saints n'ont peut-être pas mon tempérament. Par une fenêtre privée de ses vitraux, une rose blanche montrait sa tête parfumée et, par sa beauté, sa fraîcheur, semblait protester contre le mauvais goût de l'homme.

Nous possédions un harmonium dont trois notes seulement pouvaient vibrer; quelquefois le nombre en allait jusqu'à cinq, cet instrument étant, grâce à la température, sujet à des caprices, comme les rhumatismes de notre chantre, lequel rugissait pendant deux heures avec la conviction si naïve et si profonde de posséder une belle voix qu'il était impossible de lui en vouloir.

Le tabouret de l'officiant était placé au fond d'un précipice, de sorte que, de ma place, je ne voyais que la tête et le buste du curé, qui avait l'air en pénitence. Les enfants de chœur se faisaient des grimaces et chuchotaient derrière son dos, sans qu'il eût l'idée de se fâcher.

Après l'évangile, il quittait sa chasuble et son étole devant nous, les choses se passant en famille, trébuchait dans quelques trous et arrivait à la chaire.

Parmi les êtres humains qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en a pas, je suppose, qui, dans le cours de son existence, n'ait fait un rêve. L'homme, que sa position soit infime ou élevée, ne peut vivre sans désirs, et le curé, subissant la loi commune, avait, durant trente ans de sa vie, rêvé la possession d'une chaire.