—Illusions, illusions! interrompit Paul de Conprat. C'étaient des gredins insupportables, et, parce qu'ils sont morts, on les pare de vertus incroyables pour humilier ces pauvres vivants qui valent mieux qu'eux. Dieu! l'excellent dindon!»
Tout en parlant sans discontinuer, il mangeait avec un appétit et un entrain sans pareils.
Les morceaux s'empilaient sur son assiette et disparaissaient avec une vélocité si remarquable qu'il arriva un moment où ma tante, le curé et moi nous restâmes, la fourchette en l'air à le contempler dans un muet étonnement.
«Je vous avais bien prévenus, nous dit-il en riant, que j'avais une faim de cannibale, ce qui m'arrive, du reste, trois cent soixante-cinq fois par an.
—Quel argent vous devez dépenser pour votre table! s'écria ma tante, qui avait la spécialité de saisir le côté mercantile des choses et de dire ce qu'il ne fallait pas dire.
—Vingt-trois mille trois cent soixante-dix-sept francs, madame, répondit M. de Conprat avec un grand sérieux.
—Pas possible! marmotta ma tante stupéfaite.
—Vous semblez parfaitement heureux, monsieur, dit le curé en se frottant les mains.
—Si je suis heureux, monsieur le curé? Je crois bien! Et voyons, là, franchement, est-il bien naturel d'être malheureux?
—Mais quelquefois, répondit le curé en souriant.