—Ah! bah! les gens malheureux le sont le plus souvent par leur faute, parce qu'ils prennent la vie à l'envers. Voyez-vous, le malheur n'existe pas, c'est la bêtise humaine qui existe.
—Mais voilà déjà un malheur, répliqua le curé.
—Assez négatif en lui-même, monsieur le curé, et, de ce que mon voisin est bête, il ne s'ensuit pas que je doive l'imiter.
—Vous aimez le paradoxe, monsieur?
—Point; mais j'enrage quand je vois tant de gens assombrir leur existence par une imagination maladive. Je suppose qu'ils ne mangent pas assez, qu'ils vivent d'alouettes ou d'œufs à la coque, et se détraquent la cervelle en même temps que l'estomac. J'adore la vie, je pense que chacun devrait la trouver belle et qu'elle n'a qu'un défaut: c'est de finir, et de finir si vite!»
Le dindon, la salade, le lait, tout était dévoré; et ma tante regardait, avec une physionomie qui n'était plus du tout gracieuse, la carcasse du volatile sur lequel elle avait compté pour festoyer durant plusieurs jours.
Nous allions quitter le table quand Suzon entr'ouvrit la porte et, passant la tête dans l'ouverture, nous dit d'un ton rogue:
«J'ai fait du café, faut-il l'apporter?
—Qui vous a permis..., commença ma tante.
—Oui, oui, dis-je en l'interrompant vivement, apporte-le tout de suite.»