— As-tu vu Suzanne ? demanda-t-il.
— Pas encore ; qu’est-ce qu’il y a ? Elle n’est pas malade ?
— Non, mais elle était dans le jardin en tête à tête avec Saverne, que je ne savais pas arrivé dans le pays. Il avait l’air d’un fou, je ne sais pas ce qui s’est passé entre eux, tâche de le savoir.
Tous les sentiments de Suzanne étaient dominés par une sensation de terreur désolée, car une lumière trop soudaine avait dissipé l’obscurité dans laquelle les replis de son âme se dérobaient. Elle regardait avec consternation l’engagement pris sous l’influence d’un sentiment romanesque, puis se reprochait comme une faute grave, elle si fière, si droite, si entière dans ses jugements, de n’éprouver aucune colère contre Didier. Il avait agi de façon à froisser sa droiture, blesser sa délicatesse, et elle était obligée de s’avouer que sa colère se perdait dans une joie inconnue et que, libre, elle lui eût donné sa vie avec élan.
« De quel droit maintenant, pensait-elle, oserais-je blâmer les inconséquences des autres ? Il a raison : je ne dois pas le juger sévèrement quand je vois par moi-même combien il est facile de faire des faux pas. »
Elle marchait avec agitation en se répétant :
« Il m’aime ! et je ne suis plus libre ! »
Un coup frappé à la porte la fit trembler, mais, en reconnaissant la voix de Mlle Constance, elle alla ouvrir.
— Tu pleures !… ma chérie, qu’as-tu ? Tu viens de voir M. Saverne ; qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Il revenait pour demander ma main, répondit Suzanne en essayant de parler tranquillement.