« Madame et amie, depuis ce matin je suis tellement troublée, désolée, que je ne sais si je pourrai vous dire tout ce que je pense, tout ce que je sens. M. Saverne, dont je vous ai parlé l’année dernière sans vous rien dissimuler de mes sentiments, est venu me voir. Si j’ignorais complètement son arrivée, j’ignorais encore plus pourquoi il venait. Il m’aime, il me l’a dit ! comment dire ce que j’ai éprouvé ?… Un sentiment désolé dominait mes autres sentiments, et une lumière subite dissipait l’obscurité dans laquelle je me débats depuis quelque temps. Ces mots d’amour, ces mots charmants… malgré moi ils me ravissaient prononcés par lui, tandis qu’ils m’attristent et m’effrayent prononcés par un autre. Pourquoi, lorsque je compare, me semble-t-il presque ridicule d’écouter Marc me dire des paroles de tendresse passionnée ? Pourquoi, pourquoi ne puis-je aimer celui qui m’aime tant ?… Son intelligence est remarquable, son cœur si bon que le mien est navré quand je pense que jamais plus, il me semble, je ne pourrai croire à la sincérité de ma propre affection. Que faire ? que devenir ? Pour rien au monde je ne voudrais le tromper, et, en même temps, je n’ai ni le droit ni le désir de détruire le bonheur que j’ai promis. Mon espoir, c’est que, une fois encore, je me trompe sur mes nouveaux sentiments, car, au début de nos fiançailles, je n’étais pas la même. Et moi, Madame, qui croyais si facile d’agir toujours dans la vie d’après la règle inflexible de ma droiture, voilà où j’en suis ! Dites un mot qui me rassure sur moi-même. Mon imagination de jeune fille m’a tant de fois égarée… tant de fois je me suis trompée que je me remets entre vos mains. Ici personne ne peut ni me comprendre ni me diriger. Et cependant ne croyez pas que j’aie l’idée de revenir sur un engagement que je considère comme définitif : ma parole est donnée et bien donnée. Hélas ! que de contradictions ! Dites-moi que le trouble actuel n’est rien ; dites, je vous en conjure, qu’il est impossible que je prenne en aversion un homme qui m’aime si ardemment. C’est impossible, n’est-ce pas ? S’il n’était encore que mon ami, comme cette sorte d’antipathie, que j’aperçois depuis quelque temps avec effroi, disparaîtrait promptement ! Démêlez le vrai et le faux, Madame, tendez la main à l’enfant que vous avez toujours tant affectionnée.

« Suzanne. »

Un morne, un pesant silence régnait dans le salon. Une guêpe le rompit un instant par son bourdonnement aigu, puis s’échappa après un vol capricieux que les yeux de Preymont suivirent machinalement.

Mme de Preymont, terrifiée, regardait son fils. De grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage, et sa main tremblante avait laissé échapper la dernière lettre. Il semblait terrassé, et son cœur écrasé ne trouvait même pas un cri.

Elle lui parla, mais il ne l’entendit pas. Alors, s’approchant de lui, elle l’entoura de ses bras en murmurant :

— Marc, dis un mot, je t’en supplie !

Cette caresse brisa son impassibilité, et il répondit d’une voix faible :

— Qui parle ? que dit-on ?… qu’elle m’aimait peut-être !…

Et, au son de sa voix, revenant complètement à lui, il pressa son front de ses deux mains en s’écriant :

— Oh ! que je hais la vie !…

Le même profond silence succéda à ce cri qui, dans une douleur suprême, était le résumé de toutes les douleurs cachées d’une existence.