Mme de Preymont, sans force pour parler, était, avec son visage angoissé, la personnification de la souffrance. Pour la première fois, peut-être, un sentiment de révolte altérait sa foi robuste. Mais ce fut une ride sur une eau profonde et calme, et, devant sa profonde impuissance, une prière ardente s’échappa secrètement de son cœur pour le fils frappé.

Devina-t-il une pensée qui, malgré lui, avait souvent avivé son irritation ? Mais, tout à coup, il laissa déborder la fougue de son amertume.

— Oh ! cette affreuse fatalité de la vie ! s’écria-t-il. Où est donc la bonté qui en régit les lois ? Quand, enfant, on vous dit que Dieu est bon, vous croyez cela… mais vous croyez parce que vous êtes heureux ! Amère dérision des mots et des choses !…

Il avait retrouvé soudain toute l’amertume de son adolescence et de sa jeunesse. Elle n’était qu’à l’état latent dans une âme que le travail et l’énergie avaient maintenue dans l’ordre, du moins extérieurement. Des phrases emportées se pressaient rapides sur ses lèvres ; jamais il n’avait laissé parler aussi ouvertement les sentiments secrets qui l’avaient souvent étouffé, et il éprouvait un âpre soulagement à briser dans ses transports les digues que sa volonté avait construites.

Mme de Preymont, sentant que cette violence était un bien, n’essayait pas d’arrêter les paroles révoltées de son fils ; mais, abîmée dans sa douleur, elle pleurait autant sur le passé dont elle sondait les misères devinées ou entrevues que sur le malheur qui balayait brutalement tant d’espérances.

Cédant à un nouveau mouvement, il s’approcha d’elle et dit en lui prenant la main :

— Pauvre mère… pardonne, mais je suis si malheureux !

Il prononça ces mots d’une voix brisée et très bas, humilié de son aveu ou craignant de ne plus se dominer. C’est ce qui arriva, et des sanglots déchirèrent sa poitrine. D’un bras caressant, elle le retint près d’elle, comme autrefois quand, dans son enfance, alors que l’expérience et l’énergie ne lui avaient pas encore appris à maîtriser son premier mouvement, il venait lui raconter, en pleurant d’angoisse et de colère, les humiliations qu’il avait subies.

Mais ce moment d’abandon fut court, et il recouvra une sorte de sang-froid pour relever la lettre de Suzanne et dire d’un ton saccadé :

— Elle est sur le point de me prendre en horreur !… si le mot n’est pas écrit, il est pensé… A quoi sert de se donner tout entier ! L’homme le plus misérable connaît la douceur d’être aimé… moi, ce n’est même pas de la pitié que j’inspire, c’est de l’aversion…