— Et donner Suzanne à Saverne ! s’écria-t-il violemment. Quoi ! ma mère, vous qui avez tout fait pour que mon amour se développe, vous qui avez encouragé mes espérances, vous enfin qui savez que cette passion est ma vie, vous venez me dire qu’il faut renoncer au bonheur sur un caprice d’imagination !… car ce n’est qu’un caprice, qu’une imagination de jeune fille un peu romanesque. Les brouillards qui obscurcissent son esprit et son cœur se dissiperont au premier pas qu’elle fera dans la vie réelle…

Mais sa voix devenait hésitante, car il parlait contre une conviction secrète qui lui répétait que, de part et d’autre, le roman avait été dans l’étrange croyance qu’il pouvait être aimé, et il lisait sur le visage de Mme de Preymont que les mêmes pensées l’agitaient.

Elle se disait en effet que son amour pour son fils avait altéré son jugement, et qu’elle avait cherché dans les exceptions un encouragement à ses désirs.

Elle posa la main sur les bras de Preymont et lui dit :

— Je t’en prie, Marc, laisse-moi agir… ce sera mieux pour toi et pour elle.

— Elle !… répliqua-t-il en frappant du pied. Qu’importe, elle ! Il est bon qu’elle souffre de la douleur d’un homme que son caprice réduit au désespoir.

— Du moins, attends à demain… tu ne te possèdes pas.

— L’attente m’exaspère ! répondit-il brièvement.

Il partit brusquement et marcha comme un fou jusqu’au manoir. Mais, au lieu d’entrer immédiatement, il descendit au bord du fleuve, comprenant la nécessité de recouvrer un calme relatif.

Où était le moment béni où, d’une voix tendre, elle lui avait promis sa foi ? Où était l’homme enivré qu’il avait un instant connu ? Repoussé violemment en arrière, les semaines heureuses n’étaient plus pour lui qu’un mirage. Joie, paix, bonheur, tout était fini, et il était rejeté brutalement dans le pays solitaire d’où il s’était enfui. Pourquoi avait-il cru ? Pourquoi n’avait-il pas cédé à la raison qui lui avait fait entrevoir la vérité ? Questions et pensées tourbillonnaient sans qu’il pût s’arrêter sur un point principal. Ses efforts tendaient à chercher la façon dont il allait aborder Suzanne. Il préparait des phrases, mais les abandonnait aussitôt pour se laisser envahir par une torpeur qu’il ne pouvait secouer. Au milieu du vide de sa pensée, il se surprit à songer à des faits insignifiants ou à examiner avec un intérêt puéril les mouvements lents d’un bateau dont la voile refusait de se gonfler sous la brise trop faible.