— M’est avis, d’ailleurs, suggéra Fanchette, qu’il se convertira facilement, car il m’écoutait toujours bien gentiment, mademoiselle !
Le matin, les incertitudes furent dissipées par un billet de Mme de Preymont.
« Mademoiselle, je vous envoie la lettre que la supérieure a cru devoir m’écrire pour nous éclairer sur les sentiments de Suzanne. Elle vous dira ce que vous ne savez peut-être pas encore d’une façon positive et ce que je considère comme un devoir de vous apprendre. Je suis certaine que vous agirez ensuite d’après l’impulsion de l’affection dévouée que vous portez à votre nièce. Vous avez trop de cœur pour ne pas comprendre mes sentiments devant la douleur qui accable mon fils, et vous admettrez facilement que je perde momentanément le courage de continuer les relations de nos deux familles.
« J. de Preymont. »
« Pauvre femme ! je le crois bien, pensa Mlle Constance. Maintenant il faut que j’aille trouver mon frère. »
M. Jeuffroy, n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, avait médité les innombrables désagréments que l’événement allait lui attirer. Néanmoins, il regrettait son emportement sur lequel il redoutait les jugements de son entourage ; ensuite les reproches et l’air désolé de sa fille avaient remué une fibre qui n’était pas entièrement détruite. Il accueillit sa sœur sans colère, mais après avoir lu les deux lettres qu’elle lui apportait, il s’emporta de nouveau, et les salutaires impressions de la nuit s’évanouirent.
— Trompée sur elle-même… mobile généreux. On ne comprend rien au galimatias de la supérieure, s’écria-t-il. Un autre ! comment, il y a un autre homme derrière toutes ces extravagances ?
— C’est M. Saverne… Comment ne l’as-tu pas deviné, mon frère ?
— Décidément elle est folle… absolument folle ! répondit M. Jeuffroy furieux. Mais elle peut l’aimer tant qu’elle voudra ! Ce n’est pas moi qui donnerai jamais mon consentement à son mariage avec un va-nu-pieds qui m’a traité il y a quatre jours de…
Mais il jugea inutile de répéter le mot de Saverne.
— Mon frère, répondit Mlle Constance qui ne manquait ni de jugement ni d’initiative quand son cœur la guidait, nous ne pouvons plus rien en face des circonstances. Tout se sait… et la rupture du mariage ayant eu lieu après la dernière visite de M. Saverne, tu vois ce qu’on dira. Comment feras-tu pour marier Suzanne si on croit qu’elle a au fond du cœur un amour contrarié ?