Une solide amitié se cimenta entre eux, et, plus tard, les rôles furent intervertis, car Saverne, à peine eut-il la bride sur le cou, s’empressa de dévorer son patrimoine, et Preymont, tout en essayant de calmer sa fougue par de bons conseils, le tira plus d’une fois d’un mauvais pas en lui prêtant sa bourse. Ses conseils, écoutés et approuvés avec enthousiasme, glissaient sur une nature excellente, facile à l’entraînement, s’abandonnant aux caprices du moment avec l’insouciance d’un esprit dont les principes sont élastiques et dont la liberté n’est entravée par aucun lien de famille. Mais Saverne avait le don rare de plaire à tout le monde ; les gens les plus sérieux lui pardonnaient les écarts de sa nature superficielle en faveur de sa bonne humeur inaltérable, de la franchise avec laquelle il avouait ses torts et d’une verve qui entraînait les rieurs de son côté.

Mme de Preymont le traitait en enfant très aimé pour lequel on a des indulgences inépuisables, et Saverne, sans intérieur, sans famille, considérait comme sienne la maison de son ami. Il vivait largement du produit de ses talents. Caricaturiste recherché, il écrivait en outre d’une plume légère et facile dans différentes feuilles périodiques.

— Eh bien, enfant terrible, lui dit Mme de Preymont, quelles sottises avez-vous faites depuis que je vous ai vu ?

Saverne, qui dégustait des fraises, cessa de manger pour réfléchir sérieusement, et s’écria d’un air étonné :

— Aucune !… Par le ciel, madame, c’est étonnant !

— Alors vous nous revenez tout à fait converti. La dernière fois que nous avons causé ensemble, vous parliez de mariage avec une grande sagesse.

— Ah ! ma sagesse est plus grande que jamais, je ne demande qu’à la suivre, mais…

Il jeta un regard éploré à Marc.

— Mais ta sagesse ne s’accorde pas avec celle… de tout le monde, répondit Preymont en souriant.

— Tu l’as dit, répliqua Didier piteusement. Et pourtant je suis fatigué de vivre seul… du moins sans intérieur régu… bref, tu comprends ! ajouta-t-il en noyant l’explication dans son café et le respect que lui inspirait Mme de Preymont.