— Sacrifice, sacrifice !… propos de femme ! répondit M. Jeuffroy dont les petits yeux, sous l’empire de la colère, avaient découvert le moyen de devenir expressifs. Vais-je me mettre sur la paille sous prétexte que Suzanne est ma fille ? Je ne changerai rien, rien aux dispositions prises.
Son avarice, dans le moment, dominait sa vanité et toutes les considérations qui le pressaient de marier sa fille. L’entêtement d’un esprit borné s’en mêlait, mais, au milieu de ces différents sentiments, il n’oubliait pas que, en méditant de duper M. Varedde, il avait songé à la générosité de sa sœur si un conflit se produisait. Le parti de la vieille fille fut en effet pris immédiatement. La somme en discussion représentait à peu près la moitié du petit capital que, chaque année, elle augmentait avec délices par ses économies, mais elle n’hésita pas à s’en dépouiller.
— J’en aurai toujours assez, dit-elle à son frère ; il nous faut si peu de chose pour vivre, à Fanchette et à moi !
— Ma foi, répondit M. Jeuffroy d’un ton maussade, si tu veux faire un cadeau à ta nièce, tu es bien libre. Pour moi, je ne puis rien de plus.
Mlle Constance courut à M. Varedde et lui dit :
— Tout est arrangé, mon cher monsieur, je prends pour moi les valeurs qui ne vous plaisent pas, et je les remplace par une partie des miennes. Elles sont, au reste, à Suzanne, puisque toute ma fortune doit lui revenir un jour.
Varedde respira ; il craignait d’être allé trop loin et d’avoir amené une rupture. Il aimait réellement Suzanne, mais il était de ceux qui, après avoir pesé tous les avantages d’un mariage, n’entendent pas qu’une parcelle leur en soit enlevée. Cependant ce fut en hésitant qu’il répondit à Mlle Constance :
— Mais, mademoiselle, c’est une affaire entre moi et M. Jeuffroy. Je ne vous demande rien, et je ne sais si je dois accepter.
— Pourquoi n’accepteriez-vous pas, monsieur, si moi j’accepte ?
Varedde se retourna vivement et se trouva en face de Suzanne, dont les grands yeux bleus brillaient de colère. Il resta tout interdit, se demandant avec une terrible inquiétude si elle avait entendu les propos exaspérés que, dans son emportement, il n’avait pu retenir. Il crut habile de traiter légèrement l’incident :