— Voyons, laisse-moi descendre, répondit Preymont, en s’efforçant de sourire et de dissimuler son inquiétude devant l’enthousiasme de Saverne.
— Crois-tu qu’elle consente à renouer avec l’animal qui t’attend ?
— Tout est possible dans ce domaine-là, répondit froidement Preymont.
Il écouta, avec sa mine impassible et un peu dédaigneuse, la longue justification de M. Varedde, qui lui raconta ses impressions dans les plus grands détails.
— Permettez-moi une question, monsieur, lui dit Preymont. Vous n’aviez donc pas lu le contrat ?
— Si, monsieur ; mais, dans le projet que j’avais approuvé, il n’était question que de la totalité des chiffres, et je m’étais fié à M. Jeuffroy pour les détails. De là ma colère… bien légitime, vous l’avouerez.
— Enfin vous n’aviez pas lu l’acte dans sa forme définitive ? insista Preymont.
— Non… et je déplore aujourd’hui ma négligence. Mais je n’ai pas perdu l’espoir de renouer. Puis-je espérer, monsieur, que vous voudrez bien être mon interprète auprès de Mlle Jeuffroy ? Votre parenté, votre intimité dans la maison, surtout la confiance que vous inspirez à Mlle Suzanne, et que je lui ai souvent entendu exprimer, vous donnent auprès d’elle une autorité unique. Dites-lui, je vous en prie, mes amers regrets et mon ardent désir que sa décision ne soit pas irrévocable. Il est impossible qu’elle reste froide devant une démarche qui lui prouve mon attachement, en mettant à ses pieds mon orgueil et mon juste ressentiment.
Preymont éprouvait une extrême répugnance à répondre affirmativement. Il était si las des luttes passées, si anxieux de l’avenir, si révolté secrètement du rôle mondain que les circonstances lui imposaient vis-à-vis d’une femme qu’il adorait, qu’il eût voulu rejeter loin de lui, comme une misérable défroque, les obligations de sa situation. Mais il s’était toujours traité comme un coursier rétif dont la soumission était pour lui une question d’amour-propre. A chaque pas, fait dans la possession de lui-même, il avait éprouvé un âpre plaisir à sentir qu’il devenait le maître dans sa maison. Aussi, quels que fussent ses dégoûts, un effort de son énergie orgueilleuse le soumettait presque toujours aux exigences du devoir qui se présentait à lui. De plus, dans la circonstance présente, il craignait de se trahir, car ce philosophe redoutait le ridicule.
— Je consens, monsieur, répondit-il froidement, à répéter textuellement vos paroles à ma cousine.