— Vous vous rappelez, Marc, ce que vous me disiez il y a trois jours, reprit-elle avec tristesse. Vous avez dû me trouver bien naïve quand je vous ai déclaré que ma lampe était allumée. A peine l’a-t-elle été que l’amour s’est enfui à tire-d’aile.

— Ce n’était pas de l’amour… Grâce au ciel, vous ne l’aimiez pas réellement ! répondit Preymont avec chaleur.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua Suzanne d’une voix tremblante. N’est-ce pas aimer que de songer avec joie qu’on donnera sa vie à un homme, qu’on s’appuiera avec confiance sur lui, que les épreuves ne feront que cimenter une mutuelle affection, et que cette affection aura pour soutien mon entier dévouement ? Si ce n’est pas là aimer, qu’est-ce donc ? C’est ce que je pensais, ce que j’éprouvais, car j’avais confiance ; mais, la confiance envolée, tout a disparu.

Le cœur et les tempes de Preymont battaient avec force.

— L’amour pardonne, répondit-il d’un ton bas et bientôt passionné. Il prend dans ses bras le coupable comme un blessé adoré et le couvre si bien de son indulgence que la blessure disparaît. Mieux encore, il refuse de croire à la culpabilité, il ne voit que lui-même dans le coupable qu’il aime mille fois plus encore parce qu’il le croit calomnié. L’amour intense entraîne irrésistiblement, et chasse devant lui tous les obstacles qui entravent sa marche. Il ne les voit même pas ; il les franchit avec sa proie dans ses bras et son ivresse pour conduire très haut son vol. Il veut se perdre, se confondre avec celle qu’il aime, et n’admet pas qu’un seul soupçon vienne la lui disputer. Il aime… il aime avec toutes ses forces, toute son énergie, au point de tout oublier, de se donner si complètement, d’adorer avec une telle puissance que l’univers entier disparaît pour lui…

Preymont, ayant perdu tout empire sur lui-même, parlait avec une passion qui frappa d’étonnement la jeune fille et lui fit oublier momentanément ses chagrins. Elle le regardait avec une extrême surprise et, pour la première fois, perçait le masque froid qui cachait des sentiments profonds. Jamais elle n’avait entendu une parole aussi ardente, et, bien qu’elle ne soupçonnât pas encore la vérité, un trouble l’enveloppa, mais si fugace qu’elle eut à peine le temps de le remarquer. Malheureusement, au milieu de ses différentes impressions, trop rapides pour qu’elle pût, dans le moment, les bien saisir, elle s’écria sans réflexion :

— Comme vous parlez, Marc, et comme vous auriez aimé si vous aviez pu… si vous aviez voulu vous marier !

Brusquement elle avait changé sa phrase en rougissant de sa maladresse ; mais Preymont avait compris, et une douleur affreuse l’étreignait.

Après un silence de quelques secondes, il répondit d’un ton froid :

— Laissons cela… je ne suis pas venu ici pour parler de moi. Vous êtes décidée, Suzanne, à ne pas revenir sur votre décision ? Ne craignez-vous pas que votre inexpérience vous fasse agir d’une façon trop absolue ?