— Qu’appelez-vous mon inexpérience dans ce cas-là ? s’écria-t-elle avec un retour de colère. Suis-je ou non aimée ? Vous qui prétendez me connaître, ne me mettez-vous pas au-dessus d’un homme qui, quoi qu’il puisse dire maintenant, me sacrifiait à son intérêt ? Mon inexpérience, dites-vous ? Je me félicite de l’avoir pour guide, car elle me montre clairement ce qu’une expérience mondaine cacherait sous ses compromis. Je ne suis pas une enfant, Marc, croyez-le ; telles circonstances apprennent vite à penser, et je sens que ma droiture ne me trompe pas. Mais… me blâmez-vous ? ajouta-t-elle d’un ton tout à coup hésitant et timide qui la rendait si séduisante que M. de Preymont fit quelques pas en avant pour cacher son trouble.

— Vous blâmer ! répondit-il avec un sourire affectueux, vous ne le pensez pas. Je devais vous parler comme je l’ai fait, mais maintenant je puis vous dire que ma mère et moi, nous vous approuvons complètement.

— Enfin voici un mot d’approbation ! Ah ! quelle nuit j’ai passée au milieu de mes inquiétudes ! Il y a quelque chose de plus affreux…

Effrayée de ce qu’elle allait dire, elle s’arrêta en détournant son ravissant visage rouge de honte.

Mais Preymont, lui aussi, avait passé la nuit à réfléchir, et il avait analysé les différents sentiments qui devaient être pour la nature de la jeune fille une souffrance intolérable. Voyant que M. Varedde était décidément au fond de la mer, il n’hésita pas, pour la rassurer, à l’y enfouir encore plus profondément.

Afin de s’expliquer d’une façon plus délicate, il suivit d’abord un chemin de traverse, et, prenant dans ses mains celles de sa cousine, il lui dit d’un ton calme :

— J’ai peur, petite Suzanne, que vous ne vous exagériez l’épreuve. Ne croyez pas tout perdu, car ce qu’emporte un flot en passant, la nature le fait renaître promptement. Je crains que vous ne vous abandonniez à des sentiments extrêmes comme tous les jeunes en face d’une première déception. Ne prenez pas les hommes en horreur parce que l’un a trahi votre confiance. Assurément Varedde a agi bien inconsidérément, car il devait lire le contrat avant le jour de la signature et faire ses observations à M. Jeuffroy, qui ne l’a pas pris en traître, puisqu’il ne tenait qu’à lui de connaître la teneur du document et d’éviter ce malentendu qui vous a tous entraînés si loin.

Depuis un instant, il voyait que Suzanne écoutait avec une attention si vive qu’elle ne respirait plus ; un long soupir s’échappa de sa poitrine, car l’explication ambiguë de son cousin et surtout la persuasion qu’il ne croyait pas à la culpabilité de M. Jeuffroy suffisaient pour la rassurer. Preymont vit que le but était atteint, et qu’elle était délivrée d’une obsession auprès de laquelle le reste lui semblerait un joug léger.

— Vous riez lorsque j’affirme que je vous connais, reprit-il en souriant, et pourtant je crois que vous serez courageuse, même lorsque le sentiment un peu exalté de l’heure présente aura disparu.

— Courageuse ! répondit-elle avec vivacité. Ah ! je vous assure que je n’ai plus besoin de courage en ce qui concerne M. Varedde : il est déjà oublié.