Elle quitta sa pose abandonnée pour se redresser avec fermeté, et prit avec M. de Preymont le sentier qui remontait à la route.
— Et votre tante ? lui dit-il. Est-elle un peu remise ?
— Je ne crois pas… et nous ne voyons pas l’événement de la même façon. Mais, Marc, continua-t-elle avec un changement de ton si marqué qu’il en fut tout étonné, il faut que mon père connaisse le plus tôt possible votre démarche et ma réponse ; voulez-vous lui parler maintenant ? je vais avec vous.
Preymont répondit affirmativement, en se retraçant à part lui la scène qui avait dû se passer la veille entre le père et la fille.
En arrivant sur la route, ils trouvèrent M. Saverne qui flânait. La veille, Suzanne l’avait examiné un instant avec attention et curiosité. Elle se rappelait vaguement l’avoir vu autrefois ; son nom, prononcé souvent par Preymont, ne lui était pas inconnu, et M. Jeuffroy, ayant appris que la plume et le crayon de Saverne lui rapportaient de bons revenus, parlait avec emphase de son talent. Le physique du jeune homme n’était pas fait pour diminuer son prestige, et Suzanne, lorsqu’elle repassait les phases de la triste journée, se rappelait, avec une satisfaction inconsciente bien féminine, des regards pleins d’une admiration sincère.
Preymont le présenta de nouveau.
— Mademoiselle, lui dit Saverne avec sa spontanéité chaleureuse, c’est à peine si je puis me flatter de n’être pas pour vous un inconnu ; pourtant permettez-moi de vous dire que les circonstances m’ont déjà mis au rang de vos amis et de vos plus chauds admirateurs.
Par un instinct pudique et un peu hautain, plutôt que par expérience du monde, Mlle Jeuffroy n’admettait pas qu’on lui témoignât trop promptement de la bienveillance, et encore moins qu’on lui adressât des compliments ; mais elle était dans une de ces dispositions d’esprit qui font fléchir les lignes habituelles du caractère. La brusque déclaration de Saverne ne lui causa pas seulement un plaisir d’amour-propre, elle lui fit du bien en mettant sur ses blessures le baume adoucissant d’une approbation qu’elle sentait être enthousiaste.
En échangeant quelques mots avec lui, elle remarqua la mobilité de sa physionomie, l’expression vive et gaie de ses yeux gris, qui se fixaient sur les siens avec une hardiesse dont elle ne songea pas à s’offusquer. Saverne avait conquis du premier coup sa sympathie, et Preymont, observant l’harmonie de leur beauté élégante, s’aperçut que sa résurrection à lui n’était qu’une chimère.
Pendant que Saverne se promenait dans les jardins, Suzanne et son cousin se dirigèrent vers le cabinet de M. Jeuffroy. En face de son père, la physionomie de la jeune fille changeait complètement ; Preymont remarqua que, saisie de contrainte, d’une sorte d’angoisse qu’elle voulait dissimuler, elle n’était plus elle-même.