— C’est encore rendre hommage à la vilenie de la nature humaine, répondit Preymont, que de protester par des actes contre l’étroitesse d’idées et de sentiments.
Saverne, s’il était un observateur alerte des ridicules et des détails extérieurs, n’était pas un psychologue. Quelque affection qu’il eût pour Preymont, il n’avait jamais pénétré bien avant dans sa nature profonde et tourmentée. Nullement habitué aux élans misanthropiques, d’ailleurs très rares, de son ami, il le regardait d’un air étonné. Preymont, en effet, avait appris de bonne heure à mesurer ses paroles, sachant bien qu’il n’avait pas le droit de s’exprimer avec amertume sans exciter la moquerie ou la pitié.
Sa tendance naturelle était du reste une grande indulgence, et, au milieu des contradictions de son esprit ou plutôt de ses sentiments, l’influence du cœur élevé qui vivait auprès de lui avait arrêté la destruction complète de ce bon ferment. Par un chemin très opposé à celui que suivait sa mère, il s’était rencontré avec elle dans une pensée généreuse. Sa bienfaisance indépendante plongeait ses racines dans l’idée de l’infinie petitesse et faiblesse de l’homme. Il tendait la main à l’affligé, non parce qu’il l’aimait, mais parce qu’il le plaignait d’être un rien perdu dans l’immensité, et il érigeait en principe qu’il faut suivre l’exemple de la nature, qui donne sa lumière, ses fleurs, ses beautés, sans se soucier des idées sociales ou religieuses que le passant médite en profitant de sa libéralité.
— Je soutiens, reprit Saverne, que ta cousine n’est pas, ne sera jamais une poupée, et je soutiens également qu’elle sera ma femme un jour ou l’autre.
Il se leva vivement, en continuant avec entrain :
— Et, pendant son absence, Dieu sait que j’ai bien manœuvré, en apprivoisant les gardiens farouches de la place ! J’ai enlevé le cœur du père, parce que sa vanité est flattée de recevoir un homme dont il peut crier sur les toits la réputation ; le cœur de la tante, parce qu’elle me trouve beau, ni plus ni moins ; celui de Fanchette, un peu pour la même raison, mais surtout parce qu’elle espère me convertir ; je crois même que cette dernière conquête est la plus sérieuse.
Il se mit à rire joyeusement, et, tout en cherchant son chapeau, qu’il avait jeté dans un coin, de façon à le retrouver difficilement, il reprit :
— Quel type que ce père Jeuffroy !… Il serait à conserver sous globe, s’il n’était bon à pendre. Sur ce, je vais dessiner sa maison pour lui faire ma cour. Peut-être verrai-je aujourd’hui Mlle Suzanne, car on parlait, lundi dernier, d’aller la chercher cette semaine. Qu’a-t-elle pu faire dans son monastère ? Elle n’est pourtant pas femme à pleurer longtemps un cuistre comme ce Varedde…
Il partit en coup de vent, laissant derrière lui des semences funestes.
Mme de Preymont tirait machinalement son aiguille, en regardant à la dérobée son fils, immobile dans la fenêtre, et l’air si sombre qu’elle n’osait rompre le silence. Dans son cœur maternel très passionné, le vieux rêve avait ressaisi tout son empire. Malgré la froideur et les demi-dénégations de Preymont, elle ne doutait pas de son amour pour Suzanne, et, bien qu’elle aimât la jeune fille, lorsque la déception l’avait atteinte, sa première pensée avait volé vers son fils.