« En le comparant à celui qui l’a froissée, se disait-elle, elle l’appréciera au point peut-être de penser un jour à lui donner son affection. Il est tellement supérieur à ce qu’elle voit et connaît !… »
Elle cherchait autour d’elle, dans ses souvenirs et jusque dans l’histoire, des exemples pouvant confirmer son espérance. Mais la présence et la résolution de Saverne détruisaient presque son rêve ; néanmoins elle trouvait que son fils ne devait pas s’abandonner lui-même.
Elle posa sa tapisserie sur une table et s’approcha de lui. Il regardait son ami ; arrêté dans la cour, Didier donnait avec animation au jardinier, qui l’écoutait bouche ouverte, les idées les plus extravagantes sur la culture des jardins.
— Faut-il te dire le fond de ma pensée, Marc ? murmura-t-elle.
Preymont tourna son regard vers elle, regard chargé, malgré lui, d’une tristesse si profonde, qu’elle baissa les yeux, sentant qu’ils se voilaient de larmes. Il se contenta de répondre :
— Regardez-le et… regardez-moi.
Sans ajouter un mot, il sortit et se dirigea vers sa fabrique.
C’était l’heure où les ouvriers rentraient. Il rencontrait des groupes animés qui le saluaient avec déférence, et parfois avec une expression particulière, dans laquelle il démêlait de l’attachement. La prospérité de sa filature était grande ; résultat d’une persévérance infatigable, il avait des raisons pour se féliciter lui-même et jouir de son travail, infiniment plus que le public n’eût pu le supposer, car il avait eu à lutter contre des découragements répétés avant de prendre un goût réel à son œuvre, et voilà qu’elle lui paraissait inutile et lourde à porter. Mme de Preymont avait eu un trait de génie en décidant que son bien-être serait le but proposé à l’activité de son fils ; mais maintenant que ce bien-être était acquis, la vieille idée qu’il n’aurait jamais ni femme à aimer, ni enfants à qui léguer le résultat de ses travaux, le hantait de nouveau pour amollir son courage et asservir sa forte volonté.
Il se raidit contre ses impressions, et, après avoir travaillé, il s’en alla dans les chemins frais et parfumés, écoutant, sans les repousser, les conseils de l’illusion qui lui disait de lutter avec les armes morales qu’il avait entre les mains. Il avait conscience de sa valeur, sans que toutefois une parcelle d’orgueil vint se mêler à cette connaissance de lui-même ; son orgueil, qui était grand, s’était emparé d’un autre côté de sa nature. Avec la sensation d’un naufragé qui aborde à la rive, il se cramponna soudain à l’espoir de vaincre.
Presque à son insu, il s’était dirigé vers le manoir, et il entra en familier dans les jardins. Suzanne venait d’arriver, et Saverne debout, auprès d’elle, lui montrait le commencement de son esquisse, pendant que Mlle Constance affairée, vêtue du plus singulier costume de voyage, s’agitait autour d’eux, et que M. Jeuffroy, les mains dans ses poches, donnait son avis d’un air entendu :