— Des économies ! s’écria Saverne en bondissant. Pour qui me prend-on ? A quoi sert l’argent, si on ne le jette pas par toutes les fenêtres ?
Mlle Constance regarda son frère d’un air consterné, et fit un mouvement vers sa nièce, comme pour la protéger contre un danger qu’entrevoyait son imagination. M. Jeuffroy, incapable de comprendre ce que les paroles de Saverne renfermaient d’exagération voulue, se redressa de toute sa hauteur et répondit avec pitié :
— On vous a donné de bien singuliers principes, monsieur !
— Parbleu, je les ai bien trouvés tout seul, et je mets en fait que ce sont les meilleurs du monde. Ne regarder à rien, satisfaire ses fantaisies, capricieuses comme ces jolies mouches bleues qui bourdonnent autour de nous, donner sans compter, se réveiller gueux comme un rat et, quand on a un banquier, courir remplir sa bourse pour la vider le plus vite possible en recommençant cette bonne existence joyeuse et insouciante, voilà le bonheur ! Mais l’argent n’est qu’un abominable tyran s’il faut le fourrer à la Caisse d’épargne. Mademoiselle Jeuffroy n’est-elle pas de mon avis ? ajouta-t-il d’un ton de respect et d’intérêt voilé qui était une flatterie délicate à laquelle la jeune fille fut sensible.
— Oui… jusqu’à un certain point, répondit-elle laconiquement en jetant un regard inquiet sur son père, et en se disant que si Saverne, trompé par les apparences, pouvait se douter de la parcimonie qui présidait à leur vie intime, il n’eût pas parlé aussi librement.
M. Jeuffroy pensa qu’il avait introduit trop légèrement chez lui un ennemi de ses idées, dont l’influence pourrait bien développer les tendances pernicieuses de sa fille. Il se promit de ne plus encourager les visites de Saverne, mais cette détermination tardive ne devait avoir aucun résultat. Le jeune homme se considérait déjà comme un intime de la maison, et ses dessins, auxquels il découvrait toujours quelque imperfection, étaient un prétexte plausible à des visites répétées.
Sa conversation variée reposait Suzanne des platitudes qu’elle entendait exprimer chez elle par des gens uniquement occupés de commérages, et des détails matériels d’une existence étroite. Elle se trouvait sur un terrain sympathique, éprouvant avec lui l’impression qu’elle ressentait quand elle allait chez Mme de Preymont.
Elle vivait captive dans une atmosphère contraire à sa nature, et les reproches que M. Jeuffroy lui adressait au sujet de son mariage manqué, achevaient de lui rendre l’existence pénible ; mais trop fière pour se plaindre, et désireuse surtout de prouver que la blessure faite par M. Varedde était cicatrisée, elle réagissait avec force contre ses tristesses.
Preymont, avec ce don d’observation et d’intuition particulier à ceux qui ont beaucoup souffert, devinait ce qu’elle n’avouait pas et, pour adoucir les rigueurs de la prison morale dans laquelle végétait la jeune fille, employait les nombreuses ressources d’un tact intelligent.
Fidèle à sa résolution, il avait rompu avec ses habitudes de retraite et de silence pour laisser pénétrer dans les replis d’une intelligence étendue et d’un cœur très chaud qui passait pour fort sec. Il recourait à un esprit vif, incisif, connu surtout de ses intimes, pour battre en brèche les idées toutes en surface de Saverne. Sa hardiesse de vues plaisait à Suzanne, dont l’intelligence, ouverte et sérieuse, était d’autant plus portée vers les audaces qu’elle était plus comprimée dans son milieu.