Mais, si son amitié et sa confiance grandissaient, si son sentiment vibrait souvent à l’unisson de celui qu’exprimait M. de Preymont, jamais sa pensée ne condamnait Didier. Elle s’avouait volontiers que la raison, la supériorité intellectuelle et même l’esprit étaient du côté de son cousin, mais elle ne connaissait rien de séduisant comme les défauts de Saverne, sa déraison, le peu de consistance de ses idées qui lui faisait renoncer avec tant de bonne grâce à sa manière de voir.
— Ma foi, mon cher, dit-il en riant un jour à Preymont, il faut venir ici pour apprendre à penser. Je veux bien être emporté par le diable dont parle si souvent Fanchette, si je ne te trouve pas splendide ! Mais pourquoi es-tu resté sur un si petit théâtre ? Il t’en fallait un autre.
Preymont haussa les épaules et répondit tranquillement :
— « Une araignée est fière pour avoir pris une mouche, tel homme pour avoir pris un levraut, tel autre un ours, tel autre des Sarmates. »
— Pas tant de hauteur, Marc, dit Suzanne en souriant. M. Saverne a raison, et j’ai pensé bien des fois que vous étiez fait pour une existence plus brillante.
Preymont eut le fin sourire qui était sa seule réponse quand il ne voulait pas répondre. Longtemps la corde, sur laquelle on venait de poser un doigt indiscret, avait vibré douloureusement. Avec la conscience de ses forces intellectuelles et de son énergie, il eût été ambitieux si toutes ses aspirations vers un large champ d’action n’avaient été écrasées par une invincible timidité et la crainte du ridicule, qui pesait encore sur lui, en dépit de la situation acquise. Il lui était arrivé souvent, comme aux esprits préoccupés de hautes pensées ou de grands desseins, de contempler avec un amer découragement les petits moyens d’action à sa portée. Mais avec son habitude de tout subordonner à des lignes générales, de considérer sans cesse dans quel orbe restreint l’homme s’agite, quelle que soit sa sphère d’activité, il avait détruit un sentiment qui, maître de lui, l’eût conduit à la stérilité.
Suzanne le défendait fréquemment contre les attaques de M. Jeuffroy, qui, tout en se vantant de sa parenté et de son intimité avec l’homme le plus considérable du pays, le détestait à cause de ses supériorités.
— Ce Preymont est exaspérant ! s’écriait-il quelquefois. Il a beau ne pas beaucoup parler, je suis sûr qu’il veut donner des leçons aux autres, avec sa façon d’agir comme personne !
— C’est un original, et c’est bien la faute de sa mère, répondait Mlle Constance, qui n’aimait guère Mme de Preymont. Elle l’a si singulièrement élevé ! et quand on lui adressait, par amitié, quelque observation, elle vous répondait invariablement : « Avant tout, je veux faire de mon fils un homme. » Un homme ! continuait la vieille fille en haussant les épaules, qu’est-ce que cela veut dire ? Elle me faisait rire ! Comme si la seule chose importante quand on a des enfants n’est pas de s’occuper de leur santé.
Suzanne essayait de protester, mais sans résultat, et, se résignant difficilement au silence, elle songeait tout bas que la porte, refermée sur elle par une déception, s’ouvrirait un jour pour lui laisser prendre son vol. Plutôt femme d’action qu’esprit porté à la rêverie, les circonstances, en l’obligeant à se replier sur elle-même, modifiaient sa nature primitive. Solitaire, elle rêvait, et souvent alors l’image de Saverne s’avançait vers elle pour l’emporter dans un monde nouveau et une région aimable.