VI
Mme de Preymont épiait le cœur de son fils, tremblant avec lui d’anxiété ou d’espoir ; mais l’anxiété dominait et l’espoir s’effaçait graduellement, comme de belles lignes à la nuit tombante.
Elle eut la pensée de révéler à Saverne l’amour de Marc, mais elle recula au moment de parler, voyant tout à coup la folie maternelle qui l’entraînait vers la croyance à une abnégation que, sur le terrain de la passion, les hommes ne connaissent pas. Elle savait bien, du reste, que, lorsqu’il s’agissait d’une femme, Saverne se jouait des obstacles.
Les semaines passaient, et Preymont attendait avec impatience le départ de son ami ou un dénouement dont la pensée l’exaspérait. Didier lui était devenu absolument antipathique ; il s’exagérait ses défauts, traitant de légèreté incurable des qualités superficielles, mais charmantes. Une jalousie intense rendait injuste ce stoïcien si sûr de lui, et de plus il n’admettait pas que, ayant en quelque sorte les mains liées, Saverne allât si loin vis-à-vis de Mlle Jeuffroy. Très excité contre lui, il avait risqué des reproches indirects ; mais, insaisissable, Didier s’était dérobé par une plaisanterie. Il avait à peu près oublié la chaîne qu’il lui fallait briser, ou, si ce souvenir venait le troubler, il l’écartait aussitôt, avec cette facilité des esprits légers qui ne veulent ni voir ni s’attrister. Mais, nonobstant son insouciance, Saverne était capable d’un attachement sérieux. Il commençait à s’inquiéter de sa situation, lorsqu’un matin, en regardant les teintes d’automne qui étendaient sur la campagne leur parure séduisante, il songea que, depuis trois mois, il usait sans discrétion d’une large hospitalité.
« Il est temps de prendre un parti, se dit-il. Je puis me flatter, je crois, d’avoir contribué à dissiper sa peine ; ensuite elle me connaît assez maintenant pour savoir si, oui ou non, elle veut m’épouser. D’ailleurs, je crois que je commence à ennuyer ici ; Marc est plus sombre que le crime. »
Sans plus de réflexion, il courut à la recherche de Preymont.
Déjà à sa filature, occupé, dans son cabinet, à écouter le rapport d’un contremaître, M. de Preymont ne put réprimer un geste de mécontentement quand Saverne entra, car il avait établi pour règle immuable que, à moins de cas exceptionnels, nul ne viendrait le déranger dans son travail du matin.
— J’ai bravé la consigne, lui dit Saverne avec son air de bonne humeur habituel : ne te fâche que contre moi, car j’ai failli assommer le concierge qui ne voulait pas me laisser pénétrer. Ne te dérange pas, je vais bayer à mes pensées en attendant que tu aies terminé.
Preymont, qui entrait ordinairement sans hésiter dans le vif d’une question désagréable, prolongea sa conversation avec le contremaître, afin de reculer l’entrevue dont il devinait le motif.
Seul enfin avec Didier, il se tourna vers lui avec effort :