Les deux hommes se dévisagèrent sans parler. Preymont luttait pour reconquérir son sang-froid et nier l’évidence, tandis que le bon naturel de Saverne l’emportant sur son ressentiment, il saisit la main de Marc en disant d’un ton qui remuait de vieux, bien vieux souvenirs en ressuscitant le temps où, avec de chaudes paroles, il consolait un enfant désespéré :
— Ah ! mon pauvre vieux, est-ce possible ! toi aussi, tu l’aimes !
Jeté brusquement par cet accent en face d’un passé dont l’amertume, adoucie par une amitié dont il venait d’entendre la voix lointaine, avait été telle qu’il n’y pouvait songer sans une sorte d’effroi, M. de Preymont, calmé par une émotion nouvelle, se reprit un peu lui-même.
— Tu es fou ! répliqua-t-il d’une voix dont il ne pouvait encore dissimuler l’altération. Suis-je fait pour être aimé ? Il y a longtemps que j’ai renoncé à cette chimère. Mais mon amitié pour elle est si vive que je t’en veux, je l’avoue, d’agir avec une pareille insouciance, quand il s’agit d’une femme qui a droit à tous les respects.
Saverne, qui se promenait d’un air préoccupé, s’arrêta pour s’écrier :
— Du respect ! mais, Marc, je la respecte autant que je l’adore. Voyons, mets-toi à ma place. A première vue, je tombe amoureux de cette jeune fille, qui est la femme la plus délicieuse que j’aie jamais rencontrée. Restant ici quelques mois, j’avance mes affaires en lui faisant la cour avec l’espoir de la consoler d’une déception ; quoi de plus naturel ? Mais répète-moi, j’en ai besoin, que je ne marche pas sur tes brisées ?
— Ai-je l’habitude d’affirmer ce qui n’est pas ? répondit Preymont d’un ton glacé.
Saverne, quelle que fût sa conviction secrète, ne demandait qu’à se rassurer ; la surface lui suffisait, et, sans insister sur un sujet pénible, il reprit :
— Alors n’en parlons plus… Quant à moi, je pars pour Paris, je liquide la situation et je reviens quatre à quatre faire ma demande. Vous avez les Jeuffroy à déjeuner, je crois ?
— Oui…