— Très bien !… je leur annoncerai mon départ pour demain.
Preymont, resté seul, se mit à travailler avec rage. S’écartant lui-même de sa pensée, voyant dans quel abîme il allait rouler s’il ne se courbait pas de force sur sa tâche, il apporta plus de minutie que jamais à son travail. Il alla inspecter du haut en bas la filature, et, pris d’une grande pitié pour tous les êtres livrés sans défense à une souffrance quelconque, il pardonna, malgré sa fermeté habituelle, la faute assez grave d’un ouvrier que, dans un autre moment, il eût puni sans hésitation.
« Sévère, se disait-il, pour des gens qui souffrent et sont comme de misérables cirons que les événements puis la mort écraseront un jour… Quelle absurdité ! »
Il quitta l’usine en se répétant qu’il avait assez sacrifié au rêve, que d’insensé il lui fallait redevenir stoïque, réduire à la servitude un cœur qui s’était lamentablement égaré. Il avait le calme, le sang-froid que donne la certitude, même en face du malheur, et dans son orgueil, dans sa domination de lui-même se sentait sûr de lui devant les événements.
Pendant le déjeuner, il écouta en souriant les propos de M. Jeuffroy, qui s’apitoyait sur son sort au sujet d’un incident dont la ville entière de Saint-C… était scandalisée. Il s’agissait d’un homme que M. de Preymont avait secouru jusqu’à ses derniers moments, et qui s’était fait enterrer civilement.
— J’ai répété partout, mon parent, que vous étiez certainement désolé de ce qui est arrivé. On pensait déjà, du reste, que vous deviez être horriblement contrarié d’avoir si mal placé votre argent. A votre place, je m’en voudrais à moi-même toute ma vie. Un homme qui s’est fait enterrer civilement… quel scandale !
— Mon Dieu, répondit Preymont tranquillement, on me plaint à tort ; je me permets de trouver que mon argent était en bonne voie.
— Comment ! si vous aviez su cela, vous auriez agi de la même façon ?
— Assurément !… Je ne secours pas les idées, mais le malheureux. Je ne connais rien de révoltant comme de vouloir imposer sa manière de voir avant de donner le morceau de pain, sans respect de la liberté des autres et, par conséquent, sans souci de la dignité d’autrui. N’ai-je pas raison, Suzanne ? dit-il en se tournant vers elle.
Mais Mlle Jeuffroy, à qui Saverne venait d’apprendre son prochain départ, n’avait pas écouté. Elle essayait de s’expliquer, surtout de dominer l’impression pénible qui lui serrait le cœur. Malgré sa volonté, une ombre, dont Preymont devina la cause, assombrissait légèrement son visage expressif.