Elle répondit :

— Je n’ai pas bien suivi la discussion, Marc.

— Bien légère discussion ! répliqua-t-il. Votre père et moi n’étions pas du même avis sur l’incident qui révolutionne notre bonne ville et dont vous n’êtes pas sans avoir entendu parler. Si on ne donnait pas à de la canaille, à qui donnerait-on ? Les hommes ne sont qu’un ramassis de pantins agités par les mêmes ficelles de la vanité et de l’intérêt. Ce qui n’est pas basé sur l’orgueil, l’égoïsme, la vanité surtout, est entaché à leurs yeux de ridicule et de sottise. Ils ont trois fois raison : le vrai dans la vie, c’est de penser à soi, et de marcher sur les autres par tous les moyens à sa portée.

Mme de Preymont, qui se levait, lui jeta un regard rempli d’inquiétude, car elle savait qu’une pareille infraction à ses habitudes réservées était le commencement d’un orage.

Suzanne prit le bras de Preymont, et l’obligea à faire quelques pas avec elle, pendant qu’on apportait le café devant l’habitation.

— Vous méritez être grondé, cousin. J’espère que vous ne pensez pas un mot de cette belle tirade. Qu’avez-vous depuis quelque temps ?

— Ah ! s’écria-t-il amèrement, il est plaisant de poser pareille question à un homme qui…

Il s’arrêta en se mordant les lèvres.

— Qu’alliez-vous dire, mon cher Marc ? reprit-elle avec un accent amical et une insistance dont l’imprudence lui échappait, confiance pour confiance, je vous prie. Vous exigez quelquefois des confidences, mais pourquoi ne me parlez-vous jamais de vous-même ? Vous êtes malheureux depuis quelque temps, n’est-ce pas ?

Il ne répondit pas, mais, dans son regard, elle crut voir un reproche, et une impression bizarre la fit revivre un instant au bord d’une eau brillante, dans un endroit chargé de senteurs pénétrantes pendant qu’une voix passionnée disait : « L’amour oublie tout et ne voit que lui-même… »