La pensée qu’elle était aimée la frappant de nouveau, mais avec plus de netteté, elle éprouvait subitement un embarras qui ne pouvait échapper aux yeux clairvoyants de Preymont. Il s’en irrita, et répondit d’un ton plein d’une amère ironie :

— Il est ennuyeux de trop s’avancer, n’est-ce pas, Suzanne ? Tranquillisez-vous, je n’ennuie jamais les autres avec de sottes confidences sur moi-même. Pourquoi serais-je malheureux ? quelles singulières idées ont parfois les jeunes filles ! Tout m’a réussi, ne le savez-vous pas ?

Suzanne, mécontente, s’écria avec vivacité :

— Vous avez un ton insupportable, Marc ! lorsqu’on vous manifeste de l’intérêt et de l’affection, vous pourriez être un peu plus aimable ; et vous abusez de votre intimité pour…

— Pour me permettre d’avoir des nerfs, répondit Preymont ironiquement. Pourquoi ne voulez-vous pas que je sois comme tout le monde ?

La jeune fille, déconcertée, fut délivrée d’un entretien désagréable par Saverne qui, impatienté de ce tête-à-tête, vint se jeter dans la conversation avec sa désinvolture habituelle.

— Conspirez-vous ? dit-il gaiement. Quelles singulières figures ! Vous ressemblez à deux têtes de Méduse qui se seraient pétrifiées mutuellement.

— Nous nous querellions, répondit Suzanne avec dépit. Il y a des jours où Marc est d’une humeur singulière.

— Vraiment, tant mieux ! répliqua Saverne légèrement. Si les philosophes sont nerveux, c’est une consolation pour les gens qui ne planent pas. Je propose, pour employer la journée, d’aller jusqu’à ta filature, Marc, mademoiselle Jeuffroy me disait l’autre jour qu’elle ne l’avait jamais visitée.

— Allons ! répondit Preymont d’une voix lassée qui attrista sa cousine et lui fit oublier son mécontentement.