La présence de Didier auprès de Suzanne n’exaspérait pas seulement M. de Preymont, elle le livrait à un découragement contre lequel il n’essayait plus de lutter. Des fermes résolutions prises dans la matinée, il ne restait même pas un souvenir, et c’était la mort dans l’âme qu’il observait la cour de Saverne.

Didier, qui voulait profiter de cette dernière journée, n’avait jamais mis plus de verve séduisante dans ses paroles et plus d’entrain au service de ses secrètes intentions. Sa gaieté et ses boutades faisaient sourire les ouvriers, qui se lançaient des regards d’intelligence en le voyant passer avec la jeune fille dont le visage, malgré la réserve dont elle était toujours enveloppée, avait le rayonnement inconscient d’une joie intime. Rien n’échappait à Preymont, pas plus les impressions de Suzanne que la sensation joyeuse produite sur ses travailleurs par la vue de la jeunesse et de la beauté qui passaient.

Cependant Mlle Jeuffroy suivait avec inquiétude tous les mouvements de Saverne, car il circulait au milieu des machines avec la nonchalance d’un promeneur qui visite un parc. A un moment donné, il l’effraya tellement que, machinalement, elle posa la main sur son bras et le tira vivement en arrière. Preymont vit Didier, l’air radieux, pencher un peu sa haute taille pour contempler de plus près l’effroi et l’expression de muette supplication de la jeune fille.

— Je meurs de peur ici, balbutia-t-elle en retirant précipitamment sa main. Sortons, voulez-vous ?

— Prenez mon bras, mademoiselle, répondit Saverne auquel le mouvement spontané de Suzanne avait fait monter le sang à la tête. Je vais vous faire passer sans aucun danger au milieu de ces monstres qui vous effrayent.

Preymont était resté immobile, la rage dans le cœur et le désespoir dans les yeux. Il se tourna brusquement vers une machine nouvellement installée dont il affecta, pour cacher son émotion, d’observer les mouvements. Il songeait avec une sorte de joie et de vertige qu’il lui suffirait de faire quelques pas et un seul geste pour être emporté dans un accident qui le délivrerait d’une vie détestée.

Mme de Preymont, restée auprès de lui, suivit son regard désespéré et devina sa pensée. Il tressaillit vivement quand, lui saisissant le bras, elle dit d’une voix angoissée :

— Fais-moi sortir… c’est odieux ici !

La mère et le fils se regardèrent en silence, se comprenant mutuellement, et si profondément troublés qu’aucun mot n’eût pu traduire leurs impressions.

— Ma pauvre mère, murmura-t-il à son oreille en l’entraînant au grand air, ce n’était qu’une pensée mauvaise qui ne reviendra plus, je vous l’affirme.