Dans la cour de l’établissement, la terrible angoisse de Mme de Preymont se dissipa, mais Suzanne remarqua avec étonnement sa pâleur et son agitation.
— Comme vous paraissez souffrante ! lui dit-elle en s’approchant vivement.
— Le bruit et la chaleur m’ont fait mal…, répondit-elle. Je rentre chez moi avec Marc, veuillez m’excuser.
— J’ai eu la plus malheureuse des idées en proposant de venir ici ! s’écria Saverne dont l’expression satisfaite démentait les paroles. Mademoiselle, demain matin, avant de partir, j’espère avoir le temps d’aller vous saluer une dernière fois.
Suzanne s’inclina légèrement et s’éloigna avec son père. Malgré la cour que Didier lui avait faite, la journée lui laissait une impression absolument pénible. Elle marchait morne et abattue auprès de M. Jeuffroy qui commentait les paroles et les agissements de Preymont.
— Quel faiseur d’embarras que ce Preymont ! Tu n’as pas bien entendu ce qu’il disait pendant le déjeuner, Suzanne ? Ce qu’il a fait est tout simplement scandaleux. Où allons-nous ? S’il croit qu’on ne voit pas le bout de l’oreille de ses charités, il se trompe. Bonnes manœuvres électorales ! On est là à prôner son intelligence ; moi, je ne le trouve pas si intelligent que cela ! Il y avait longtemps que je n’étais entré dans sa filature, et j’ai vu des choses qui m’ont déplu. Comme il l’a agrandie ! Et tous ces modèles nouveaux de machines qui lui coûtent les yeux de la tête ! C’est par vanité, j’en suis sûr, qu’il donne tant d’extension à son usine.
Bien des fois Mlle Jeuffroy avait senti passer sur ses sentiments le souffle vulgaire et desséchant qui glissait sur elle sans entamer sa croyance au bien. En d’autres circonstances, elle eût défendu énergiquement son cousin, car, avec sa façon de juger les questions morales au compas de sa jeune droiture, elle traitait de lâches tous ceux qui ne s’élèvent pas contre l’injustice. Mais elle était très troublée, et si les sentiments de Preymont à son égard l’inquiétaient de nouveau, le départ de Saverne la déroutait complètement.
Son père la laissa à la porte du parc qu’elle traversa lentement pour aller chez sa tante. Des buissons et des taillis qui commençaient à jaunir, il lui semblait que de tristes, de mélancoliques pensées s’élançaient pour l’entourer et l’abattre. Mais elle leur disait avec résolution :
— Attendez, vous n’êtes pas encore maîtresses de mes espérances.
En l’apercevant, sa tante s’avança vers elle avec autant de précipitation et d’intérêt que si sa nièce revenait d’une contrée lointaine.