Et, balayant avec énergie les traces du désastre, elle commença avec ferveur une neuvaine pour l’âme de sa maîtresse.
Mais Mlle Constance n’était point capable de pénétrer dans l’esprit des choses. Satisfaite de son acte, la conscience en paix, elle ne fut plus troublée dans ses méditations dont le thème invariable était le bonheur et l’avenir de sa nièce.
Cet avenir, M. Jeuffroy eut soin d’en préparer les voies en laissant entendre qu’il n’était point de ces pères égoïstes qui s’imaginent que leurs enfants sont créés uniquement pour moisir, selon le bon plaisir des parents, à l’ombre du toit paternel. En réalité, il désirait avec ardeur se débarrasser de sa fille le plus tôt possible. Il la considérait comme un objet d’art dont la possession flattait sa vanité, mais qui était bien encombrant dans une maison comme la sienne.
S’il l’aimait, c’était fort difficile de s’en apercevoir, car, incapable de deviner par le cœur, ainsi qu’il arrivait à Mlle Constance, ce que son esprit ne comprenait pas, l’idée ne lui venait point d’apporter quelques modifications à sa vie pour rendre agréable celle de Suzanne. Il craignait par-dessus tout que ses habitudes ne fussent dérangées ; or, plus d’une fois, de légers conflits entre ses idées et celles de sa fille avaient développé dans sa cervelle épaisse la pensée qu’il se trouvait dans la situation très pénible de la poule qu’on a trompée sur sa couvée.
M. Jeuffroy passait pour fort riche, et, bien que la dot annoncée fût relativement médiocre, plusieurs prétendants s’étaient prononcés. Mais Mlle Suzanne les avait renvoyés fort loin, au grand déplaisir de son père, qui s’aperçut une fois de plus que le caractère décidé de sa fille ne subirait point les empreintes qu’il voulait lui donner.
Mais les circonstances parurent se liguer avec lui pour servir son égoïsme, car un nouveau projet de mariage ayant souri à la jeune fille, elle sortit du couvent la main dans celle d’un fiancé.
Ce n’était point par une illusion de son affection que Mlle Constance trouvait sa nièce ravissante. Sa mère lui avait légué une beauté qui, mélange de force et de délicatesse, était absolument incontestable et séduisante. Élevée au milieu de femmes intelligentes et distinguées, n’ayant jamais eu le temps de subir l’influence du milieu paternel, ses qualités s’étaient affinées sans contrainte. Avec son beau visage délicat et fier, sa taille souple et sa démarche élégante, elle ressemblait, entre son père et sa tante, à une plante très rare égarée, on ne sait comment, dans un sol pierreux.
Seuls, le vieux manoir et le parc s’harmonisaient avec elle. Quand elle passait au milieu des arbres tailladés à l’ancienne mode, ils semblaient tout rajeunis par la vue de cette jeune beauté qui évoquait leurs souvenirs et des espérances.
Durant un temps fort long, Suzanne avait contemplé l’existence de la maison de son père à travers les impressions heureuses de l’enfant, quoiqu’elle se fût attristée souvent en ne trouvant pas chez M. Jeuffroy la tendresse qu’elle-même avait pour lui. Impression d’abord un peu fugitive, qui avait grandi avec elle, puis refoulé les élans de son affection. Et quand le voile qui empêche d’observer s’était déchiré, maintes fois, pendant les vacances, elle avait été vivement froissée dans ses instincts délicats, dans ses sentiments et ses jeunes idées qui avaient, du reste, l’absolutisme d’une nature généreuse et très droite n’ayant encore ni rien vu ni rien comparé.
Deux jours avant la signature du contrat, après une chaude journée passée à Angers où elle était allée avec sa tante et son fiancé, Suzanne se mit à table si gaiement que M. Jeuffroy lui-même se dégela au contact de cette jeunesse rayonnante. Mais, entre lui et sa fille, il arrivait presque toujours que cette impression était promptement modifiée par quelque dissonance.