Ils s’étaient avancés à l’extrémité de la terrasse pendant que M. Jeuffroy examinait avec satisfaction le cadeau de Mlle Constance.

Saverne, s’il avait été riche, eût volontiers en cet instant sacrifié sa fortune entière pour rester seul avec la jeune fille, et il est certain que toutes les lois qui, jusqu’à nouvel ordre, lui ordonnaient de se taire, eussent été violées. Jamais il n’avait tant désiré laisser déborder ses sentiments.

— Si vous saviez comme je vous suis reconnaissant d’avoir eu peur pour moi hier ! lui dit-il à voix basse.

— Reconnaissant ! il n’y a pas de quoi, répondit-elle d’un ton un peu moqueur. Je crois bien que j’avais peur surtout pour moi. C’est la première fois que je me promenais au milieu d’un tel tapage, et j’étais complètement étourdie. Vos mouvements imprudents n’étaient pas faits pour me rassurer, ajouta-t-elle en souriant, et Marc, qui vous accuse souvent d’être distrait, aurait dû profiter de cette occasion pour nous prouver que ses reproches sont fondés.

Cette réponse, faite de l’air le plus calme et le plus gai, dérouta Saverne qui avait espéré que de nouveaux indices confirmeraient ses espérances.

« Elle est bien froide ! pensa-t-il. Ce n’était pas la peine de me mettre la tête au champ en rêvant à ces beaux yeux suppliants et à cette petite main cramponnée à mon bras. »

— Comme j’aime cet endroit ! reprit-il à demi-voix. Vos vieux murs crénelés si pittoresques avec leur enchevêtrement de plantes fantasques, cette vue que j’ai plus d’une fois admirée avec vous. J’emporte d’ici un souvenir exquis.

— Souvenir que vous oublierez bien vite dans le tourbillon de la vie parisienne, répondit-elle en souriant.

— Jamais !

Ce mot fut prononcé avec la chaleur que Saverne mettait toujours au service de sa conviction ou de son émotion du moment. Sous son regard hardi et tendre à la fois Suzanne était enveloppée d’un trouble délicieux. Le vieux manoir, dans lequel elle dévorait tant de tristesses, lui parut tout à coup ravissant avec ses pignons couverts de lierre, ses vieux lions impassibles et ses jardins pleins d’originalité. Elle ne sentait plus ni l’orage énervant, ni la tristesse pesante, et devant elle les lignes étendues de la campagne ne lui avaient pas encore paru aussi belles et aussi pures.