Cependant elle conserva sa contenance tranquille et lui dit adieu avec la cordialité banale accordée à un indifférent sympathique qui a été mêlé un instant à l’intimité de la vie.
— On vous reverra peut-être un jour ou l’autre en Anjou ? dit-elle en lui tendant la main.
— Si on m’y reverra ! répondit-il avec feu en posant ses lèvres sur la main qu’il avait gardée dans la sienne. Oui certes, et bien prochainement, je crois.
Suzanne ne pouvait se tromper ni sur le ton ni sur le regard de Saverne ; ils étaient une déclaration aussi réelle que des phrases passionnées, et son départ ne lui laissait désormais qu’un espoir ardent. Jusqu’au détour du chemin rocailleux, elle suivit du regard la haute silhouette du jeune homme.
« Une raison que je saurai plus tard l’empêche de parler maintenant, mais bientôt il reviendra ! » se dit-elle.
Elle se tourna d’un air ravi vers sa tante qui l’observait, et s’abandonna à cette étourdissante gaieté de vingt ans, à laquelle la présence et l’entrain de Didier avaient souvent redonné la vie qu’une existence pénible comprimait.
— Quelle bonne chaleur ! quel temps charmant ! comme je me sens vivre aujourd’hui ! et que je vous aime, ma tante ! s’écria-t-elle en embrassant Mlle Constance stupéfaite de cette joie subite.
Il était facile de tromper l’observation de la vieille fille, et ses doutes disparurent momentanément ; mais, inquiète des desseins de Saverne, elle alla dans l’après-midi chez Mme de Preymont afin de tâter le terrain.
Marc était assis à quelques pas de sa mère dont il observait avec remords le visage altéré. Pas un mot n’avait été échangé entre eux, sur l’incident de la veille, et Mme de Preymont, sachant combien il devait être irrité contre lui-même, ménageait son orgueil et lui parlait d’un air naturel de sujets indifférents.
Elle avait passé la nuit non à pleurer, mais à prier ardemment en demandant à Dieu de prendre sa vie en échange d’un peu de bonheur pour son fils. Ce n’était pas la première fois que ce cri suppliant s’échappait de son cœur, et quand elle méditait en face du calme, de la sérénité des choses, la nuit avait souvent emporté dans son souffle très pur la prière qui allait se perdre dans les espaces mystérieux.