Sans prononcer un mot, il la serra un instant sur son cœur et s’en alla.

Au milieu des sentiments contradictoires dont il souffrait, un désir dominait : il voulait savoir si Suzanne était malheureuse, bien qu’il se maintînt dans la résolution de ne pas disculper Saverne. Il erra quelque temps autour du manoir, hésitant à entrer, et il allait se retirer quand, du chemin, il aperçut sa cousine s’approchant du mur d’appui qui terminait la terrasse. Auprès d’elle, Mlle Constance, extrêmement agitée, parlait d’une voix si forte que quelques mots parvinrent aux oreilles de Preymont.

— Je te l’avais bien dit, ma chère enfant, ils sont tous pareils !

Après avoir lancé cette courte péroraison, Mlle Constance, sans se douter du mal qu’elle venait d’accomplir, embrassa Suzanne et disparut dans l’allée bordée de grands buis qui conduisait à sa demeure.

Mlle Jeuffroy était debout. Sa silhouette élégante se profilait nettement dans le jour voilé du soir, et son beau visage, dont Preymont ne pouvait distinguer l’expression de colère méprisante, était tourné vers l’horizon, qu’elle semblait prendre à témoin de la vilenie des hommes. Longtemps elle resta immobile, comme pétrifiée ; puis il la vit pleurer et, après s’être promenée sur la terrasse, se diriger d’un pas résolu vers la maison.

M. Jeuffroy, ce soir-là, était de méchante humeur et fort mécontent de Saverne, car il s’était réjoui de répéter qu’il avait refusé de donner sa fille à un artiste connu et apprécié. Cependant lorsque, dans la journée, on lui avait parlé d’un mariage entre les deux jeunes gens, il avait sauvé la situation en répondant sans rien préciser :

— Qu’est-ce que je demande, moi ? Vous comprenez que c’est le bonheur de ma fille. Après m’être trompé une fois, je suis devenu terriblement circonspect, et je ne donnerai jamais Suzanne à un cabotin. Car, entre nous, ces gens-là sont charmants en apparence, ils jettent de la poudre aux yeux ; mais quand on va au fond de leur vie, on découvre des choses, des choses !…

Mlle Constance lui ayant appris la liaison de Saverne, Suzanne, pendant le dîner, eut à écouter les propos libres de son père, qui n’était pas homme à ménager la délicatesse d’une jeune fille. Écœurée, révoltée, elle se leva en prétextant une indisposition et se réfugia dans sa chambre.

Lorsqu’elle avait consenti à épouser M. Varedde, une sincère sympathie l’avait décidée ; cependant les convenances, l’insistance de son père et surtout les conseils de la supérieure qui, connaissant M. Jeuffroy, redoutait pour elle la vie du manoir, avaient pesé d’un grand poids sur sa décision. Mais si Saverne avait demandé sa main, ni les considérations mondaines ni les convenances n’eussent influé sur elle ; sa réponse eût été de l’entraînement, et dans les sanglots qu’elle voulait étouffer il y avait toute l’angoisse d’un cœur cruellement froissé. Le souvenir de cette cour trompeuse, dont la déloyauté la blessait jusqu’à la moelle, calma l’explosion de son chagrin.

« Que ce soit fini, pensa-t-elle, car je rougis de moi-même. Je serais impardonnable si, le sachant à une autre, je pensais encore à lui, ne fût-ce qu’un instant. Quel comédien ! Ce matin encore, son ton me disait qu’il m’aimait, et je l’ai cru ! »