Mais quel que fût le désir de Mlle Jeuffroy de se convaincre qu’un entraînement très passager l’avait attirée vers Saverne, que sa dignité devait à tout prix écarter son souvenir, il lui fallut plusieurs mois d’efforts incessants pour dissiper la fatigue morale et le découragement qui lui donnaient du dégoût pour tout.

Quand elle se crut guérie, il lui resta une défiance insurmontable contre les hommes, particulièrement contre ceux qui l’entouraient et recherchaient sa main.

Dans le monde où, par vanité et avec l’espoir de l’établir, son père la conduisit, elle étonna par sa froideur ou ses ironies qui déroutaient ses plus fervents admirateurs. Nullement coquette, car elle prétendait que la coquetterie est un compromis avec le respect qu’on se doit à soi-même, elle s’amusait des succès que sa beauté lui attirait, mais ne cherchait pas à plaire.

M. Jeuffroy, en lui reprochant de ne rien tenter pour trouver un mari, la rendait plus froide, plus silencieuse, et, d’un mot, détruisait son plaisir. Il se mettait en grande colère quand elle répondait :

— Je n’ai nulle envie de me marier… Je ne sais même si je me marierai jamais.

Mlle Constance la raisonnait ; mais si son affection était un appui pour la jeune fille, il y avait entre elles une trop grande différence de nature, elle la faisait trop souvent souffrir par ses idées étroites et ses sentiments bornés pour avoir sur son esprit une véritable influence. A ses raisonnements terre à terre, Suzanne répondait avec fermeté :

— Quand je trouverai sur mon chemin un homme dont je ne puisse mettre en doute ni l’amour ni la loyauté, alors nous verrons ! mais c’est l’impossible !

— Impossible ! répétait Mlle Constance avec consternation. Mais, mon enfant, regarde-toi dans la glace ! comment veux-tu qu’on ne t’aime pas ?

— Vous savez bien qu’on aime encore mieux mon argent, disait Suzanne avec amertume.

— Mais ta dot n’est pas énorme, ma chérie.