— Alors ils escomptent l’avenir.

Preymont, après l’avoir inquiétée, l’étonna par son attitude pleine de réserve. Elle l’attribua d’abord à la cause réelle, ce qui lui fit plaindre, aimer de plus en plus son cousin. Mais mise en défiance contre sa propre clairvoyance, disposée à mal interpréter les sentiments qu’elle pouvait inspirer, son impression se modifia, et la nouvelle attitude de Preymont la blessa.

« Il me convient bien de croire qu’il m’aime, moi qui passe ma vie à me tromper ! se disait-elle. Marc est comme les autres peut-être ! rien n’est profond, rien n’est sincère autour de moi, pas plus l’amitié que l’amour. »

Elle ne savait pas que Preymont lisait dans sa pensée, et que si, affectant d’être plus absorbé dans ses travaux, il venait rarement au manoir, c’était uniquement dans la crainte de se trahir inutilement. Au printemps, il reçut un mot bref et assez mélancolique de Saverne, qui n’annonçait aucun changement dans sa vie, mais parlait de voyager. Le champ était entièrement libre pour Preymont ; mais bien qu’il se dévorât, il repoussait tous les conseils de sa mère qui le pressait de tenter une démarche.

— Saverne, j’en suis certain, lui dit-il, a fait une profonde impression sur elle.

— Cette impression est appelée à s’effacer, répondit Mme de Preymont. Elle l’est déjà en partie, car, avec son caractère, elle a dû écarter un souvenir qu’elle considère certainement comme une atteinte à sa dignité. Pendant quelque temps sa tristesse m’a inquiétée, mais voici plusieurs mois déjà que je la trouve bien. Des intérêts nouveaux achèveraient l’œuvre commencée.

— Oui… je sais. Mais je vous l’ai déjà dit : si je parlais, je ne ferais que rompre notre amitié. Je veux conserver le droit de la voir et aussi de la soutenir, car, bien qu’elle ne se plaigne pas, elle est absolument malheureuse chez son père.

La vie, en effet, devenait de plus en plus désagréable pour Suzanne. M. Jeuffroy, qui trouvait fort humiliant de ne pas établir sa fille très jeune, ne lui pardonnait pas de n’être pas encore mariée. Il ne lui pardonnait pas plus ses silences significatifs devant des idées mesquines et une existence sordide qu’il sentait lui être odieuse.

— Mademoiselle ma fille est une princesse égarée, disait-il quelquefois ; il est facile de voir à sa figure qu’elle n’est contente de rien.

— Je ne me plains pas, mon père, répondait-elle tristement.