— Je voudrais bien voir cela !… te plaindre ? à quel propos ? De quoi manques-tu ? D’un mari ? mais à qui la faute ?

Cependant il n’osait plus l’attaquer de cette façon brutale devant sa sœur. L’affection passionnée que la vieille fille avait pour lui l’aveuglait lorsqu’il s’agissait d’elle-même, mais ses yeux s’ouvraient et son indignation s’éveillait quand il était question de Suzanne. Elle s’était fâchée un jour de telle sorte que M. Jeuffroy avait eu peur, car quand il était dans son intérêt de ne pas se brouiller avec les gens, il suffisait souvent de lui parler avec raideur pour qu’il modifiât aussitôt son attitude. Il était, du reste, tombé des nues quand Mlle Constance, au milieu de sa colère, lui avait reproché de n’être pas assez bon père.

— Mauvais père, moi ! s’écria-t-il. De quoi ma fille manque-t-elle ? Est-ce que je ne suis pas toujours préoccupé de son avenir ? Si je suis ferme souvent, c’est pour réagir contre des idées fausses qui feront son malheur. Elle ne pense jamais comme moi, c’est agaçant ! J’agis dans son intérêt en l’habituant à une vie pratique et en combattant son caractère entêté.

Un après-midi, Suzanne était assise dans le jardin de sa tante, quand Preymont, qui l’avait vainement cherchée au manoir, s’approcha d’elle.

— Je viens vous dire adieu, chère Suzanne ; je pars pour quelques semaines.

— Ah ! vous ne m’aviez pas dit cela, Marc ! Mais on vous voit si rarement maintenant !… puis, sans vous faire de reproches, vous devenez d’une taciturnité désolante. Et où allez-vous ?

— En Autriche, je pense… J’ai grand besoin de changer d’air et de milieu.

Suzanne regarda le visage énergique de son cousin, en s’affligeant intérieurement de le trouver si vieilli et si fatigué. Mais elle ne fit aucune remarque, car, par une sorte d’accord tacite, ils évitaient depuis quelque temps les effusions très amicales. Néanmoins elle lui dit presque involontairement :

— L’année dernière, Marc, il me semble que nous étions meilleurs amis. Vous ai-je contrarié sans le vouloir ?

— Allons donc ! dit-il en souriant, vous ne le pensez pas.