— Ma foi, mademoiselle, il ne tient qu’à vous qu’il ne soit plus pauvre ; on peut tout aussi bien faire son salut avec un mari mal fichu qu’avec un autre !

Cette remarque échappa à la jeune fille, qui reprit avec anxiété :

— Raconte-moi tout ce que tu sais, Fanchette.

— C’est pas malin, allez ! répondit Fanchette en se posant carrément devant elle, les poings sur les hanches. D’abord faut vous dire que je l’avais vu plus d’une fois de moi-même. Mais, il y a quelque temps, je causais avec la vieille Marion ; et voilà qu’elle me dit : « Ma bonne sœur Fanchette, j’ai un secret à vous confier, parce que c’est tout de même triste de voir mon maître se dévorer comme ça pour Mlle Suzanne, car, voyez-vous, il l’aime à en perdre la tête, ni plus ni moins. — Comment le savez-vous, mamselle Marion ? que je lui dis. — On a des yeux, ma bonne sœur Fanchette, et puis les murs ont des oreilles. J’ai entendu monsieur dire à madame qu’il avait beau aimer Mlle Suzanne comme un fou, il n’oserait jamais lui avouer ses sentiments. — Il a tort, que je dis ; on peut bien n’être pas droit comme un I et se faire aimer tout de même, à preuve que j’ai eu un galant et que je lui ai cassé mon sabot sur la figure, car c’était trop effronté de mettre le pied dans le champ du bon Dieu ; mais ce n’est pas la même chose pour votre monsieur. — Eh bien, vous pourriez en parler à votre maîtresse, sœur Fanchette, nous ferions peut-être une bonne action, quoique nous ne soyons pas autre chose que des servantes. — Pardié, mamselle Marion, que j’ai répondu, un vermisseau a tout aussi bien le droit de parler qu’un bœuf. » Mais j’ai cru que votre tante allait m’avaler.

— Et pourtant tu m’en parles aujourd’hui ?

— J’ai bien hésité parce qu’il faut obéir à ses maîtres, mademoiselle Suzanne. Mais si ça doit être une bonne action, j’ai réfléchi que c’était peut-être la volonté du bon Dieu que je mette la main là dedans ; et quand j’ai vu tout à l’heure ce pauvre homme s’en aller avec une mine de chien battu, lui qui a toujours l’air si froid et si fier, ma foi, je n’y ai plus tenu, voilà !

— Merci, répondit Suzanne ; moi aussi, je réfléchirai.

Son premier mouvement fut de croire qu’un mariage entre elle et son cousin était impossible ; mais, après quelques jours de réflexions, elle mit en doute la question en songeant aux qualités éminentes de M. de Preymont, à sa supériorité incontestable sur tous les hommes qu’elle voyait ou avait connus, à l’accord mutuel de leurs sentiments et de leurs idées. Mais surtout elle médita cet attachement profond, sans espoir, qu’elle compara à l’amour éphémère de ceux qui l’avaient trompée, ou s’étaient joués d’elle, au point qu’à ce souvenir elle pâlissait encore de honte et de colère. Du moins, quand, par hasard, elle permettait à sa pensée de s’arrêter sur Saverne, elle attribuait à l’indignation et au mépris le sentiment pénible qui l’envahissait. Peu à peu, à mesure que les semaines passèrent, elle s’exalta à l’idée de métamorphoser la vie de Preymont. Depuis que la souffrance avait développé chez elle la faculté de comprendre et de deviner, elle avait pénétré plus profondément dans la nature de son cousin, et mieux saisi les douleurs cachées d’une existence anormale. Elle se passionna à la pensée d’être pour lui la consolation, le désir réalisé, le bonheur enfin qu’il croyait insaisissable. Bientôt, elle ne le vit qu’à travers le mirage de la plus tendre pitié et d’un amour qui la remuait.

« Quelle meilleure destinée pourrais-je désirer ? écrivit-elle à la supérieure qui avait répondu à ses confidences par une lettre alarmée et pleine de sens. Vous me dites, Madame, que la tristesse de ma vie agit inconsciemment sur mon désir et me pousse vers un changement d’existence : peut-être ! mais je ne crois pas me tromper en affirmant que je serai heureuse avec lui. N’est-ce pas grande pitié qu’un homme aussi remarquable ne puisse trouver sur sa route une femme pour l’aimer et le comprendre ! La pensée d’être cette femme m’élève à mes propres yeux. J’ai toujours eu pitié de lui, même avant de savoir ce que je sais aujourd’hui. Vous connaissez notre vieille, notre tendre amitié et la confiance que son caractère, depuis que j’ai l’âge de comprendre, m’a inspirée. Eh bien, mon affection se modifiera, elle deviendra de plus en plus vive à mesure que je me sentirai si aimée et que tant d’intérêts uniront nos deux existences. »

Le soir du jour où elle envoyait cette lettre, elle était assise dans le salon près d’une fenêtre ouverte. C’était une chaude soirée du mois d’août ; le ciel pur, lumineux, attirait ses regards, et, bien qu’elle ne fût pas une contemplative, son esprit montait vers de nobles aspirations qui couvraient d’un voile idéal ses sentiments pour Preymont. Au fond de l’appartement son père lisait un journal et sa tante tricotait, éclairés tous les deux par une seule bougie de dernière qualité qui, dans l’immense pièce, ressemblait au plus misérable des lumignons.