Mlle Constance, dans sa consternation, ne put que balbutier :

— Sa femme ! belle, charmante comme tu es !… c’est impossible, impossible !

— Voyons, tais-toi un peu, interrompit M. Jeuffroy, et toi, Suzanne, laisse-moi causer avec ta tante.

A peine la porte fut-elle refermée qu’il commença à peser tous les côtés de la question.

— Grande situation, belle fortune ! mais je ne croyais pas que Preymont eût l’idée de se marier. Hum ! le seul ennui, c’est qu’on dira que Suzanne, à cause de son mariage manqué, ne peut pas trouver mieux que son cousin ; on jasera, on s’en prendra peut-être à moi.

— C’est un mariage impossible, impossible ! Il faut refuser ton consentement, mon frère, tu ne dois pas sacrifier ta fille.

— Est-ce que je lui demande de se sacrifier, moi ! c’est elle qui vient me jeter cette histoire à la tête… Ma foi ! ce n’est déjà pas si bête, cette idée ! elle me prouve que mademoiselle ma fille a l’esprit plus pratique que je ne le supposais. Preymont a dans le pays une situation exceptionnelle ; je ne m’étonne pas que la fortune et une grande position plaisent à une jeune fille.

— Ah ! s’écria Mlle Constance, je ferai tout pour empêcher une pareille chose !

— Tu me feras le plaisir de te taire, répondit M. Jeuffroy. La question est importante et demande de la réflexion. Si Suzanne nous en a parlé, c’est qu’elle est décidée, et elle a une tête, ma fille ! mais cent fois meilleure que je ne croyais. Peste ! elle aura une existence un peu plus luxueuse qu’avec Varedde… et puis elle s’appellera Mme de Preymont. Oh ! quant à cela, continua-t-il en se reprenant vivement, Preymont est de petite noblesse ; peuh !… il ne faut pas qu’il croie être plus que moi. D’ailleurs, j’avais épousé sa cousine.

— Sais-tu, mon frère, s’écria la vieille fille à qui son cœur donnait des illuminations soudaines, sais-tu pourquoi Suzanne veut faire ce mariage ? C’est parce qu’elle est malheureuse ici et qu’elle a eu deux déceptions coup sur coup, car je crois que M. Saverne lui plaisait.