— Laisse-moi tranquille ! répondit M. Jeuffroy. La vérité, c’est que ma fille est ma fille, et que j’ai réussi à lui faire comprendre la vie d’une façon pratique et raisonnable.
Mlle Constance, en colère, empoigna son chapeau, qu’elle ne se donna même pas la peine de mettre sur sa tête, et, courant d’un trait chez elle, tomba sur Fanchette, qui, à la lueur d’une chandelle, lisait paisiblement dans ses petits journaux quelque histoire de diable ou quelques réflexions judicieuses sur les hommes épouvantables du siècle et le malheureux siècle lui-même.
Mlle Constance lui fit une scène affreuse à laquelle Fanchette répondit tranquillement :
— Il en sera ce que le bon Dieu voudra, mademoiselle : ce n’est pas la peine de vous mettre dans des états pareils.
— Pas la peine !… je t’avais défendu de parler de ces bêtises-là à ma nièce qui se monte la tête maintenant. Si le mariage a lieu, je te mettrai à la porte.
— Pardié, mademoiselle, si cela vous fait plaisir, mettez-moi à la porte tant que vous voudrez, mais vous pouvez bien être sûre que je ne m’en irai pas. C’est le mauvais esprit qui vous inspire cette idée-là, car le bon Dieu ne peut pas vouloir que je vous laisse à votre âge après vous avoir servie trente-cinq ans.
— Le bon Dieu ne s’occupe pas de tout ça, répondit Mlle Constance, et on n’a pas besoin de lui pour savoir qu’une beauté comme ma nièce n’est pas faite pour un homme bâti comme quatre sous.
Elle passa une nuit agitée par les rêves les plus tristes et, le lendemain matin, ne fit aucune apparition chez son frère, refusa de parler à Fanchette et, allant s’asseoir au bas de son perron, s’abandonna à toute sa désolation. C’est à cette place préférée que Suzanne la trouva quand, après avoir causé avec son père, elle vint lui apprendre que sa résolution d’agir était arrêtée.
— Ma bonne, ma chère tante, dit-elle en lui prenant la main avec affection, comment pouvez-vous envisager ce mariage d’une façon si défavorable ! Tous les jours vous me pressez de me marier.
— Pas avec lui ! gémit-elle. Je veux que tu aies un mari assorti à toi. La beauté est une des conditions de bonheur, ma nièce.