— Mon enfant chérie ! si tu savais de quelle joie tu remplis le cœur d’une vieille femme, tu serais encore plus heureuse. Tu lui donneras le bonheur que j’ai tant demandé pour lui, mais tu sauras ce que c’est que d’être aimée par un homme aussi supérieur par son cœur que par son intelligence.
M. de Preymont était à Andermatt quand il reçut la lettre de sa mère. Mais à un sentiment rapide, fugitif de joie délirante succédèrent immédiatement le doute et l’inquiétude. Livré au plus douloureux combat, il erra longtemps au bord des eaux bouillonnantes de la Reuss, essayant de dominer l’entraînement de la passion pour laisser parler la raison et le bon sens.
Maître de ses premières impressions, il rentra à son hôtel pour envoyer un refus à Suzanne dans une lettre qui n’était que le plaidoyer ému de son amour.
« Si je pouvais vous aimer plus, chère Suzanne, si mon cœur plein de vous pouvait contenir des sentiments plus passionnés, votre pensée généreuse eût accompli cette œuvre. Mais rien, depuis longtemps, ne peut faire que je vous aime plus ardemment. Il n’y a pas une de mes pensées, pas un des battements de mon cœur qui ne soient à vous. Je suis venu ici pour essayer par la vue d’objets nouveaux de calmer une angoisse que mon énergie voudrait dominer, mais c’est vous que je vois dans les beautés naturelles qui passent devant mes yeux ; je ne les aperçois que voilées par votre image tant aimée. Elle peuple les chemins d’un monde d’impressions et de sentiments dont vous êtes le centre et qui, après m’avoir emporté dans un rêve ineffable, me laissent retomber dans la douleur. Je vous aime trop, Suzanne, pour supporter l’idée de vous devoir à la pitié. En voulant m’épouser, vous cédez à un mouvement généreux, à ce besoin de dévouement qui est l’âme d’une femme comme vous. Puis aussi, pauvre enfant, vous souffrez et cherchez un chemin moins aride. Que ne puis-je, ma bien-aimée, vous donner le bonheur ! Il y a des êtres condamnés au plus amer isolement, et celui qui vous aime comme vous ne serez jamais aimée, est au nombre de ces déshérités.
« Preymont. »
Suzanne pleura en lisant cette lettre et envoya à la hâte sa réponse :
« Revenez, il faut que je vous voie. Je ne sais, Marc, si nous comprenons le mot aimer de la même façon ; mais si l’estime, la confiance et une tendre affection vous suffisent, je suis à vous. »
Ce billet parvint à Preymont au moment où, revenant sur sa première décision, cédant non plus à la raison, mais à la passion, il songeait avec désespoir à la lettre qu’il avait écrite. En lisant les quelques mots de Suzanne, il vit que l’âme de la vie, qui lui avait été jusqu’alors refusée, était entrée dans son existence pour la transformer, et, partant hâtivement, il arriva un soir chez lui sans s’être annoncé.
Au milieu des sentiments qui le bouleversaient, il lui paraissait que les objets si familiers à son regard n’étaient plus les mêmes, ou du moins qu’ils avaient repris une physionomie adorée autrefois quand l’espoir et l’illusion le tenaient par la main. Il lui semblait que, revenu au seuil de l’existence, il écoutait de nouveau la voix ravissante d’espérances fortes, douces et enthousiastes. Il s’était cru vieux par le chagrin, par la pensée ; mais voilà que, le cœur rempli d’une émotion juvénile, dans ce soir, dont il avait toujours aimé les phases de silence et de bruit, il retrouvait tous les échos du matin de la vie. Des phalènes tremblaient comme autrefois sur les roseaux, la même lumière transparente l’entourait, partout un grand silence au milieu de la sève universelle, et, du fond de lui-même, la jeunesse s’élançait fraîche comme une fleur, sa lèvre toujours pure murmurait au vieil homme des rythmes oubliés.
Quand il entra chez Mme de Preymont, elle fut frappée de son expression, mélange d’inquiétude et d’un bonheur qui n’osait croire encore à sa propre existence.
— Comme je désirais ton retour ! s’écria-t-elle. Marc, tu as changé d’avis, n’est-ce pas ? Enfin je vais donc te voir heureux !