— N’allons pas si vite, dit-il en hésitant. Êtes-vous sûre que nous ne nous trompions pas ?
— Pourquoi nous tromperions-nous ? répondit-elle avec tendresse. Comment veux-tu qu’une femme, et une femme comme elle, soit insensible à un amour comme le tien ? Comment veux-tu qu’elle ne t’aime pas ?
— Ah ! si c’était !… murmura Preymont, oppressé par des sentiments dont la violence l’étouffait.
— Tu doutes, tu hésites encore, mais… tu la verras demain, elle t’attend avec impatience, répondit Mme de Preymont avec un sourire dans lequel il vit la confirmation de ses espérances.
IX
Il suivit le lendemain matin un étroit sentier qui le conduisit à cet endroit frais, parfumé et ombragé où Suzanne, une première fois, avait pressenti son amour. C’était l’heure à laquelle la jeune fille descendait souvent dans cette solitude ; il l’aperçut debout, les bras allongés et les mains croisées dans une attitude méditative. Son ombrelle ouverte avait roulé dans l’herbe ; elle avait jeté son chapeau sur le banc, et un rayon de soleil faisait étinceler ses cheveux légers.
Preymont, qui marchait rapidement, s’arrêta tout à coup, saisi d’une hésitation troublante. Il contemplait le charme exquis de la beauté, et, en proie à cette défiance de lui-même que le terrible cauchemar de sa vie avait déposée comme un ver rongeant dans toutes ses pensées, il était complètement paralysé. Un doute mordant se dressait devant lui, ressuscitait ses premières impressions en leur donnant une telle vivacité qu’il songea à se retirer.
Mais Suzanne, ayant tourné la tête, l’aperçut ; son charmant visage s’éclaira, et un sourire fit disparaître toutes les hésitations de Preymont. Il s’approcha d’elle, prit la main qu’elle lui tendait, essaya de parler et ne put prononcer un mot.
Mais les phrases les plus passionnées n’eussent pas impressionné Suzanne comme la vue de cet homme énergique, toujours maître de lui, qui, parfois, dans des crises ouvrières, avait sauvé une situation dangereuse par sa parole éloquente et virile, mais qu’en cet instant une émotion, trop puissante pour qu’il pût la dominer, tenait sans voix sous le regard de la jeune fille.
— Eh bien, Marc, dit-elle avec émotion, est-ce là tout ce que vous avez à me dire ?