— Ce n’est pas assez, Suzanne… il faut que vous aussi vous soyez heureuse… heureuse d’un autre bonheur que celui puisé dans la pensée de consoler.
— Ceci, dit-elle en souriant, regardera mon mari.
Preymont, le cœur gonflé d’émotions, regardait devant lui l’eau rutilante, les grands peupliers déjà jaunissants dont quelques feuilles au moindre frémissement tombaient avec un bruit furtif, et, songeant à cette matinée de printemps où, obligé de parler pour un autre, il avait failli se trahir, il lui demanda :
— Qui vous a appris mon secret, Suzanne ?
— Vous-même plus d’une fois… Ici même votre émotion, en me disant ce que vous entendiez par aimer, a été un premier éveil. La brave Fanchette a brisé les vitres.
Elle se leva, et, acceptant son bras, ils remontèrent au manoir, s’arrêtant souvent pour échanger un mot en apparence banal, mais qu’une émotion secrète rendait expressif. Trompée sur elle-même par la joie de le sentir si profondément heureux, elle lui parlait avec une tendresse qui achevait de convaincre un homme follement épris et ne demandant plus qu’à s’aveugler.
Lorsque Mlle Constance les vit arriver, elle n’eut pas le courage d’adresser un mot aimable à Preymont, et, quand ils s’éloignèrent, elle les montra à Fanchette en disant :
— Trouves-tu qu’ils soient assortis ? Je ne puis pas me débarrasser de toi, puisque tu ne veux pas partir ; mais je ne te pardonnerai jamais !
— Ce n’est pourtant pas moi qui ai créé l’amour, mademoiselle, répondit Fanchette paisiblement. C’est le bon Dieu qui a voulu que les choses soient comme ça, aussi bien pour ses créatures un peu détériorées que pour les autres. Si vous croyez que Mlle Suzanne le regarde seulement, son cousin !… elle est bien habituée à lui, pardié !
— Tu n’es qu’une sotte ! répondit Mlle Constance mettant son chapeau et attachant les brides d’une main fébrile. Je n’ai encore jamais mis de cierge à l’église, mais j’y vais à l’instant, et j’en ferai brûler un maintenant tous les jours pour que le mariage manque.