— Voilà qui est parlé ! s’écria M. Jeuffroy. En effet, pour vous, qu’est-ce que cela fait ? Le contrat ? je n’y ai même pas songé, vous comprenez… cependant, puisque vous m’en parlez le premier, je vous dirai, mon cher Preymont, que vous ferez bien de ne pas vous désintéresser de la question. Il faut tout prévoir, n’est-ce pas ? Supposez que Suzanne reste veuve, sans enfants, ce ne sont pas les revenus de sa dot qui la feraient vivre. Je serais obligé de l’avoir chez moi au cas où vous n’auriez pas pris vos précautions.
— Tranquillisez-vous, répondit Preymont du ton sec et hautain qui exaspérait M. Jeuffroy, je saurai éviter à la pauvre enfant la catastrophe de revenir ici.
Suzanne, le soir même, écrivit à sa confidente habituelle une lettre débordante de ses sentiments exaltés. L’impression singulière de la matinée s’était évanouie ; seule, en face de son dévouement enthousiaste, elle n’en voyait plus que les côtés qui séduisaient sa générosité.
« C’est ce matin, Madame, que nous nous sommes fiancés. De nous deux, c’est peut-être moi la plus heureuse ; il est si bon de donner tant de bonheur ! N’ayez plus aucune inquiétude. Si vous saviez comme j’ai le cœur plein de joie en voyant que, avec un mot, j’ai sauvé un homme de cette valeur du malheur qui l’accablait ! Ne craignez rien : je suis heureuse, bien heureuse, croyez-le, et, de même que sa vie est transformée, la mienne va se dilater dans sa tendresse et celle que je veux lui donner. »
Preymont était en effet délivré du poids étouffant qui l’avait oppressé toute sa vie. La paix, une paix qu’il n’avait jamais connue, remplaçait la sourde irritation qui l’avait si longtemps rongé, et il oubliait, dans l’ivresse présente, les amertumes du passé. La joie du cœur, ce baume de vie, décuplait son activité, ses énergies, toutes les nobles facultés d’une nature comprimée qui s’épanouissait tout d’un coup à une lumière éclatante.
La force, la lucidité de son intelligence paraissaient doublées, et, dans cette phase de sa vie, en discutant des questions spéculatives ou pratiques, il étonna par ses aperçus nets, originaux et profonds les quelques hommes supérieurs avec lesquels il était soit en relations directes, soit en correspondance.
A Suzanne, il soumettait de larges projets humanitaires, associant à la moindre de ses idées l’esprit ouvert et généreux de la jeune fille. Il l’entraînait dans une sphère intelligente qu’elle aimait ; il la conduisait dans les hautes terres de la pensée et du cœur afin qu’elle oubliât jusqu’à l’ombre des vulgarités qui l’entouraient ; il la mettait sans cesse devant une vie nouvelle qui devait s’harmoniser avec sa nature et ses goûts distingués. Enfin, pour lui exprimer les sentiments dont son cœur débordait, il avait un langage plein d’infinies délicatesses qui touchait Suzanne, mais qui, après l’avoir maintenue pendant quelque temps dans ses illusions, la fit pleurer dans le secret de sa solitude.
Car, à mesure que les jours passaient, une tristesse indéfinissable l’enveloppait comme un fin réseau dont les mailles, lorsqu’elle les brisait, se reformaient aussitôt.
A l’amour ardent de Preymont, elle eût voulu répondre par le don de tout son cœur, mais un étrange malaise pesait sur ses sentiments qu’elle ne savait plus définir. Quand il lui parlait comme autrefois, sans qu’un mot rappelât leurs rapports nouveaux, elle était calme ; mais lorsque, dans un élan de passion, il la plaçait en face de l’amant et du fiancé, elle se troublait, puis tombait dans une pénible obscurité.
Ce trouble fut d’abord semblable à la sensation fugitive causée par le froid d’une goutte d’eau. Mais la goutte d’eau, par sa chute répétée, traçait, creusait un sillon ; elle détruisait l’exaltation un peu romanesque qui avait inspiré la décision de la jeune fille, elle altérait sa pitié pour Preymont, elle corrompait enfin jusqu’à cette affection d’enfance qui devait, croyait-elle, grandir et se développer.