Un fait contribuait à augmenter son trouble : c’est que, depuis ses fiançailles, des comparaisons involontaires se formaient dans son esprit, et le souvenir de Saverne traversait plus souvent sa vie intime. Elle l’écartait comme une pensée détestable, étudiant avec un vague effroi les mouvements qui l’emportaient dans des courants contraires. Peu à peu, dans sa correspondance, elle évita les allusions au bonheur et parla des douceurs austères d’un devoir bien rempli. Parfois elle exprimait son étonnement qu’il fût si difficile de se bien connaître soi-même et déplorait que les intentions les plus droites se heurtassent à tant de contradictions.

Au milieu de son bonheur, Preymont ne voyait rien ; mais si, dans sa quiétude, son don d’observation s’émoussait, Mme de Preymont s’inquiétait. Elle adorait trop son fils pour que, après un premier moment d’aveuglement, sa clairvoyance ne fût pas éveillée par la physionomie pensive et parfois triste de Mlle Jeuffroy.

« Il n’est pas aimé ! pensait-elle. Suzanne n’a pas le visage heureux de la femme qui aime. »

Néanmoins, tout en sentant que le terrain sonnait creux, elle essayait d’écarter ses appréhensions grandissantes.

Preymont avait écrit à Saverne pour lui annoncer son mariage, mais le billet, envoyé à l’étranger, ne devait jamais parvenir au destinataire. Didier, après avoir écrit qu’il séjournerait quelque temps à Édimbourg où la lettre lui avait été expédiée, était parti brusquement en négligeant de laisser derrière lui sa nouvelle adresse.

— Tu devrais écrire de nouveau à Didier, dit Mme de Preymont à son fils. S’il avait reçu ta lettre, il t’aurait répondu.

— Je suis obligé d’aller passer quelques jours à Paris, répondit-il. Il est possible que je l’y rencontre ; dans le cas contraire, ses amis pourront sans doute me donner son adresse exacte.

Preymont partit après avoir fixé avec M. Jeuffroy la date du mariage. Malgré le trouble extrême avec lequel Suzanne envisageait maintenant le dénouement nécessaire, elle avait dû céder aux instances de Marc et accepter une date rapprochée.

Le lendemain du départ de son fils, Mme de Preymont, qui décachetait le courrier, trouva une lettre de Saverne. Son premier mouvement fut de l’envoyer à Marc ; mais, remarquant qu’elle était timbrée de Paris, elle se ravisa et l’ouvrit.

« Mon cher Marc, disait Saverne, si tu n’as jamais connu le supplice d’être enchaîné, tu ne pourras imaginer ce que sont pour moi les délices de l’heure actuelle. Je suis libre, mon cher ! et tu ignores certainement ce que ce simple mot contient d’allégresse. Depuis l’année dernière, mes sentiments n’ont pas varié une minute, une seconde ; or, si ta cousine était mariée, tu me l’aurais évidemment appris. J’arrive donc comme la foudre pour l’enlever, quelque résistance que voudra m’opposer son affreux bonhomme de père. Qu’a-t-elle pensé de ma fuite et de mon silence ? Elle m’aura mal jugé évidemment, et le diable m’emporte si cent fois je n’ai pas été sur le point de lui écrire !… J’ai heureusement confiance dans sa sympathie, et si, comme je le crois, elle m’eût écouté favorablement, je saurai bien me disculper et faire revivre ses bonnes impressions. J’espère qu’elle n’a pas oublié mon émotion d’enfant en lui disant adieu ; pour moi, je sens bien qu’en la revoyant je suis capable de toutes les sottises. Je suivrai de très près ce griffonnage, mon vieux, et je t’embrasse d’un cœur tout ravi.

« Saverne. »