— Il ne sait rien et il arrive ! pensa Mme de Preymont. Comme il a l’air sûr de lui ! Par-dessus tout, il ne faut pas qu’il voie Suzanne avant de m’avoir parlé. Mais il est bien capable d’aller directement chez elle.

Ce soir même et le lendemain, elle envoya sa voiture attendre Saverne à l’heure des trains, mais il n’était pas dans la tournure d’esprit du jeune homme de choisir la voie normale, et, pendant que le valet de chambre de Preymont guettait le voyageur à la gare, Didier arrivait pédestrement au manoir, très décidé à ne pas attendre une seconde pour voir Suzanne. Mais il était résolu également à se contenter de la saluer et à marcher dans une voie très correcte en priant Mme de Preymont de faire la demande en mariage.

Suzanne était assise sur la terrasse. Triste et perplexe, elle regardait vaguement le grand perron du manoir, songeant à ceux qui, depuis des siècles, avaient descendu les vieux degrés pour venir rêver à l’endroit où elle-même s’abandonnait à de pénibles réflexions.

« Ont-ils été aussi inconséquents que moi-même ? se disait-elle. Ont-ils vu clair en eux et autour d’eux ? Ont-ils su se diriger sans erreur dans les tournants compliqués de leurs sentiments ?… »

Puis elle les plaignait parce qu’elle se plaignait elle-même, ce qui est rationnel. Elle eût voulu savoir si une des femmes qui avaient habité jadis ce vieux logis pittoresque s’était trouvée dans une position identique à la sienne, suivant les mêmes pensées à la place qu’elle occupait, désirant le bonheur d’un homme malheureux qui l’adorait, voulant se dévouer et puisant dans cette idée le courage d’agir en dépit de doutes douloureux.

Le bruit d’un pas ferme, qui résonnait sur le sol caillouteux du chemin, la tira de sa rêverie. En reconnaissant Saverne, une émotion extraordinaire lui inspira l’idée folle de s’enfuir pour ne pas le recevoir. Elle se leva précipitamment et courut vers les charmilles, craignant de n’avoir pas le temps d’arriver jusqu’à la maison, mais elle s’arrêta tout à coup pour penser :

« Est-ce que je deviens complètement absurde ! Eh bien, c’est M. Saverne, voilà tout !… et c’est la fiancée de M. de Preymont qui va le recevoir. »

Néanmoins elle se réfugia sous les charmes, mais elle avait repris en apparence sa tranquillité quand Didier qui, du chemin, l’avait aperçue dans les jardins, s’approcha d’elle.

— Je ne vous savais pas ici ? dit-elle en l’accueillant d’un air calme.

— J’arrive ! dit-il tout haletant, la dévorant des yeux et oubliant le plus complètement du monde toutes ses résolutions d’homme correct.