Faut-il pour cela que nous soyons portés à croire que nous coudoyons journellement des hommes qui puisent une secrète jouissance dans l'action de torturer, des femmes faibles et confiantes et qu'en ce faisant ils puissent arriver à mettre en fonction leurs organes génitaux et jouir?…
L'expérience nous a appris qu'il en était malheureusement ainsi et nous pourrions citer plusieurs cas tout à fait récents où des jeunes filles ont été attachées à des échelles, liées sur des canapés et brutalement flagellées, soit avec des verges de bouleau, soit avec le plat de la main, la boucle d'une courroie ou même encore avec un trousseau de clefs! Quelques-unes d'entre elles ont été préalablement averties qu'elles seraient battues «jusqu'à ce que le sang viendra» et on s'était mis d'accord sur la compensation pécuniaire qu'elles recevraient pour prix de leur complaisante soumission. D'autres, au moyen de cajoleries, ont été décidées à se prêter à la petite mise en scène, après qu'on leur eut fait accroire qu'il ne s'agissait en somme que d'une plaisanterie et pour mieux dire, d'une fumisterie. Mais une fois livrées sans moyen de défense, pieds et poings liés, entre les mains du flagellateur libertin, elles peuvent crier grâce! Ces lâches s'efforcent de produire le plus de souffrances, le plus de douleurs possibles et plus ils maltraitent leur malheureuse victime, plus leur jouissance est grande. Ils ressemblent, dans ces moments d'expansion libertine, à de véritable démons, hurlant de joie et de plaisir presque autant que leur souffre-douleur, de peine. Et cependant, ces mêmes individus, une fois leur rage érotique passée, entourent des soins les plus tendres, les plus attentifs, leur victime, lui témoignant la plus grande amabilité. Boutonnant leur redingote, ils redeviennent ce qu'ils étaient auparavant, c'est-à-dire de galants et aimables gentilshommes, car gentilshommes ils le sont tous de naissance, ceux qui sont possédés de cette terrible manie.
Si de pareils procédés sont, en toute conscience, une chose révoltante, que faut-il penser de ceux qui, non contents de mater, d'anéantir le corps, dérivent encore une jouissance plus grande de l'écrasement, de l'annihilation de l'esprit chez leurs victimes?
D'après l'horrible théorie du colonel Spanker, nous devons supposer que l'on ne saurait éprouver de véritable jouissance en fustigeant le postérieur calleux d'une fille de rencontre que ses parents ont habituée, dès sa jeunesse, aux plus rudes corrections, mais que cela provoque de réelles jouissances en exposant aux coups la tendre et délicate nudité d'une jeune dame sensitive, à l'éducation supérieure et à l'esprit élevé.
Dans le but de mettre en pratique ce plan diabolique, le colonel loue une maison à Mayfair et y fonde la Société des Flagellants aristocratiques qui comprend au moins une demi-douzaine des plus belles et plus fashionables jeunes dames du jour.
Nous voyons ainsi que l'auteur considère que les femmes aussi ne dédaignent pas de se délecter des souffrances infligées à un membre de leur propre sexe. Nos viragos «au sang bleu» sont lassées des victimes vulgaires et consentantes, qui se soumettent aux tortures dans un but de lucre… En conséquence Spanker découvre «une jeune dame connue de la plupart d'entre eux, Mlle Julia Ponsonby, une adorable blonde de dix-sept ans, dont la mère, une veuve, forcée d'aller pour quelque temps à l'étranger, cherche une dame honorable à laquelle elle puisse confier son enfant, pendant la durée de son absence.» La dame honorable et comme il faut qui prend charge de la demoiselle n'est autre qu'une procureuse de la société et miss Julia se trouve bientôt prisonnière dans la maison de Mayfair, dont la serre a été transformée en salle de conférences et où l'on a placé, an milieu de massifs de plantes en pleine floraison, de fontaines et d'autres ornements luxueux, l'appareil «quelque chose comme une paire de larges marches d'escalier, en acajou massif» et auquel on attache les victimes lorsqu'on les soumet à la torture. Le colonel fait son apparition sur la scène et, après avoir abreuvé de toutes sortes de vilenies la jeune femme, qui le traite avec le mépris qu'il mérite, il commence par lui administrer une volée de claques retentissantes sur son derrière nu, puis se laisse aller à d'autres «horribles libertés» et finalement l'envoie se coucher.
Le lendemain matin il la réveille, armé d'une verge, et, en dépit de sa honte et de sa terreur, assiste à sa toilette, qu'il accompagne de coups bien appliqués avec le bouleau. Quand elle est à moitié habillée, il la force à grimper sur une échelle, en tenant ouverts ses propres pantalons, tandis que des cinglements de l'impitoyable badine la forcent à l'obéissance. Son bourreau l'oblige enfin à se placer contre un mur la tête à terre et les pieds en l'air, puis il la laisse.
On la revêt alors d'un élégant costume de bal, et après l'avoir fustigée sur les épaules nues avec une cravache de dame, on la présente à l'assemblée des flagellants réunis dans la serre dans l'attente du spectacle à venir. Il y a là six dames masquées en dominos et quatre messieurs affublés de fausses barbes.
Alors le colonel fait un exposé de ses idées et de ses théories, appuyant ses dires de vigoureuses cinglées, que miss Julia est forcée de supporter; le conférencier dévoile tout le secret des délicieuses sensations et des jouissances que procure la flagellation et ce, d'une façon bien plus étendue que jamais…
La jeune fille, après ces préliminaires, est livrée aux indécentes caresses de toute la société: la petite cravache est de nouveau mise à contribution et, tandis qu'on la déshabille avec une lenteur étudiée, on accompagne chaque phase de l'opération de nouvelles tortures, de plus en plus raffinées. On la pique avec une épingle, on la pince et on la force à raconter des épisodes érotiques de sa vie au pensionnat. Miss Debrette, l'une des dames de la société est ensuite placée sur le chevalet et miss Julia est contrainte de fouetter la jeune dame qui semble y trouver un plaisir extrême, quoiqu'elle soit maltraitée au point d'en être couverte de sang. Puis on se livre à d'autres indécences inouïes, pour prouver «que le flagellant tout autant que le flagellé éprouve de voluptueuses jouissances.»