Hector France dans «Le Péché de sœur Cunégonde» (Paris s. d. In-4o illustré) nous donne une très amusante scène de pénitence religieuse. Je cite textuellement:

«Cependant, ce n'était pas de l'Ave Maria dont s'occupait une religieuse, car en passant devant une porte sur laquelle était écrit le nom de sœur Sainte-Irène, on entendit le bruit de ce que Rabelais nomme une Cinglade, mais une cinglade timide et molle, précédée et suivie de petits gémissements.

—Restez là, dit monseigneur à la petite fille en s'arrêtant et frappant trois coups. Peut-on entrer? ajouta-il.

—Je me meurtris aux épines de la mortification, répondit une voix plaintive.

—Quelle mortification?

—Je me flagelle.

—Eh! ma sœur, dit le directeur en poussant la porte qu'il referma sur lui, c'est sur la chair qu'il faut frapper, ma sœur, la chair! la misérable chair! Avez-vous le cordon de Jésus-Marie-Joseph?

—Oui, monseigneur, le voici.

—Allons, plus haut, retroussez votre tunique de lin!

Et presque aussitôt la petite fille, terrifiée, entendit les cinglements de la corde devenir plus stridents, et à chaque coup s'accentuer les plaintes.

—Invoquez le nom de Jésus, dit le prélat et les épines de la mortification se changeront pour vous en feuilles de rose.

—Oh! doux Jésus! dit la sœur.

—Les morsures de la flagellation se tourneront en suaves blandices.

—Oh! doux Jésus!

—Les souffrances du martyre en jubilation.

—Oh! doux Jésus!

—Les angoisses de l'agonie se transformeront en céleste béatitude.

—Oh! doux Jésus! Grâce, monseigneur! vous frappez trop fort.

—«Alors Ponce Pilate, après avoir fait fouetter Jésus, le livra aux Juifs pour être crucifié.» C'est en mémoire de cet acte que notre sainte patronne Élisabeth de Hongrie livrait sa chair à la flagellation et la sainte ne se plaignait pas de la violence du pieux Conrad. Elle disait à chaque coup: «Plus fort, très cher père Conrad, plus fort!» Aussi elle est assise à la droite du Père.

—Plus fort, monseigneur! Frappez sur ma misérable chair. Oh! doux Jésus! Aïe! Aïe!

—Le sol est durci sous la lourde pression de vos péchés, il faut frapper, ma fille, pour pouvoir enfoncer la racine de vertu.

—Oh! doux Jésus! Quelles délices! oh! doux Jésus! monseigneur! Oui… enfoncez… la… racine… de… vertu… Oh! Joies du Paradis!

—Vous avez gagné 643 jours d'indulgence plénière, agenouillez-vous, priez et réjouissez-vous.

—«Réjouissons-nous! J'ai vu la rosée tombée du ciel, j'ai vu la chaste nuée d'où le juste est sorti, j'ai vu le désiré, j'ai vu le rejeton de David, j'ai vu le fils de la Vierge, j'ai vu le Messie, j'ai vu Emmanuel, j'ai vu Jéhovah, notre juste, c'est en mon Jésus! Il va bientôt venir. Oh! Joies du Paradis!»

Amen! Le voici, ma sœur!

—Jésus! Marie! Joseph!

—Courbez plus bas la tête, ma fille.

—Ah! doux Jésus! L'esprit saint est en moi! Et la petite fille, qui écoutait toute tremblante, n'entendit plus que des soupirs étouffés. Sans doute la sœur Sainte-Irène, touchée par l'onction intérieure de la grâce, demeurait plongée dans la contemplation des perfections infinies et noyée dans une amoureuse union avec le fils du Père éternel… ou avec son ministre, Mgr de Ratiski… Mystère[58]!…

[58] Une curieuse gravure illustre ce passage.

Hector France.—La pudique Albion. Les nuits de Londres. 1 vol. in-18o jésus, 332 pp. (Paris, 1885).

Dans ce volume, page 203 commence un chapitre intitulé Filles fessées. Comme ce chapitre occupe 13 pages, je ne puis le citer en entier, quoiqu'il en vaille la peine. Voici quelques-uns des passages les plus pittoresques:

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«Traversant un matin un corridor pour se rendre à sa classe, il (La Cecilia, professeur de français à cette époque) entendit des supplications suivies d'un bruit ressemblant a ce que nos pères appelaient une cinglade, et nous, une forte fessée. Or, comme les plus jeunes élèves de l'école n'avaient pas moins de douze ans, le châtiment lui parut si extraordinaire en raison de la pudibonderie anglaise qu'il prit avec toutes sortes de précautions, des informations sur la nature de ce bruit insolite, près de la sous-maîtresse assistant à son cours.

—Oh! répondit-elle en rougissant un peu, c'est une petite fessée (little whipping) qu'on a infligée à cette mauvaise tête de miss O'Brien.

Miss O'Brien était précisément une des plus grandes élèves, superbe Irlandaise de dix-sept ans mais qui en paraissait vingt, tant la nature avait pour elle été prodigue.

—Vous ne voulez pas dire, répliqua La Cecilia stupéfait, qu'on a donné le fouet à cette grande fille?

—Parfaitement, «le fouet», comme vous l'appelez; c'est l'usage de la maison.

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Voici une lettre reproduite dans ce livre; elle est d'un gentleman nommé G. Ferguson:

«Quant à l'abominable pratique de fouetter les jeunes filles dans les écoles, écrit-il, je veux vous relater ce qui vient d'arriver dans une pension du nord de Londres à une jeune personne dont je suis le tuteur. Elle a dix-huit ans et y fut envoyée pour terminer sa dernière année d'éducation. Un soir, une des plus jeunes du pensionnat, fillette de douze ans, ayant été fort désobéissante, la maîtresse ordonna à ma pupille de fouetter, en sa présence, la petite dont elle retroussa aussitôt, elle-même, les jupons. L'autre naturellement, stupéfiée de cet ordre, refusa nettement de l'exécuter. Alors, la maîtresse, après avoir fessé très sévèrement la fillette, conduisit ma pupille dans la classe où sept ou huit autres de ses compagnes travaillaient, leur disant qu'elle allait faire un exemple. Elle ordonna à la jeune fille d'ôter sa robe et son pantalon, la menaçant, si elle n'obéissait pas, d'envoyer chercher le maître d'allemand pour la déshabiller. Affolée, elle céda et fut contrainte de se tenir devant ses camarades dans la plus humiliante et la plus indécente des attitudes, la moitié de ses effets enlevée et l'autre moitié retroussée jusque sur ses épaules, tandis que la maîtresse la frappait avec une verge de bouleau jusqu'à ce que le sang ruisselât sur ses cuisses; alors seulement elle s'arrêta et l'envoya au lit.»