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Je détache ce passage de la lettre d'une dame:

«L'âge où le fouet agit le plus efficacement sur les jeunes personnes varie entre quinze et dix-huit ans. C'est l'époque où les passions fermentent, prennent de la force, et il faut user d'un traitement radical. Pour les filles plus jeunes, quelques coups de baguettes bien appliqués sur le gras des jambes ou des bras produit d'ordinaire l'effet désiré. Naturellement il n'est pas possible d'établir une règle quant au nombre des coups. Tout dépend des tempéraments et des caractères. Deux filles recevant le fouet ne se conduisent pas toutes deux de la même façon sous la douleur; les unes ont la chair plus sensible que les autres, mais en général, un coup par année est ce qu'il y a de plus équitable et de plus logique. Ainsi douze coups pour une fillette de douze ans. Une de trois lustres en recevra quinze et ainsi de suite.»

«A cette théorie si simplement exposée», dit Hector France, «je n'ajouterai pas un mot. Tout commentaire serait superflu».

Maurice Alhoy.—Les Bagnes; Histoire, types, mœurs, mystères.Édition illustrée. Paris, 1845. Un volume grand in-8o de 480 pages.

Très intéressant ouvrage qui contient un long chapitre sur la bastonnade et les punitions corporelles au bagne. Je cite les passages qui m'ont semblé les plus intéressants au point de vue du document.

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De nos jours dans les bagnes, l'office de l'exécuteur existe encore; mais ses fonctions se réduisent presque toujours à appliquer la bastonnade, châtiment qui résume là, à quelque exception près, presque toute la collection des peines… Le forçat voleur, faussaire, faux monnayeur, vit sous la tutelle de la loi, qui semble morte pour lui comme il est mort pour elle, et il peut commettre impunément tous les crimes contre la propriété, il ne court risque que de se voir étendu sur une souche qu'on nomme banc de justice, et frappé par un bras vigoureux d'un nombre de coups de gercette ou corde goudronnée, qui varie de dix à cent; et à moins que le condamné ne joue du couteau contre son gardien, qu'il ne l'étouffe dans ses bras ou qu'il ne le jette dans les flots, il rachètera tous les crimes par la flagellation.

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Il y eut à Rochefort un forçat surnommé Jean le Bourreau, qui accomplissait ses fonctions avec un appétit carnassier qui s'exaltait tellement quand le sang venait à saillir, qu'il fallait mettre près de lui plusieurs agents afin qu'il ne prolongeât pas le supplice du patient au delà des limites fixées par le jugement. Cet homme était d'une haute stature, et quoique bancal, sa force était prodigieuse. Les cicatrices d'un coup de couteau dans la main et plusieurs autres blessures dont les stigmates tatouaient ses membres, témoignaient de la haine profonde qu'il inspirait. Les liens de la parenté ou de l'intimité n'avaient aucune puissance sur la nature de cet homme; on le voyait vers le soir attendre l'heure de la rentrée des condamnés, comme le fauve qui guette un troupeau dans lequel il lui faut une proie. Un jour on lui livra pour la correction son propre neveu, forçat comme lui; et celui-ci fut si vigoureusement châtié par son inflexible oncle, qu'il faillit perdre la vie.

J'ai vu à l'hôpital le forçat Pitrou, qui avait passé par les mains de Jean le Bourreau jusqu'à vingt-cinq fois; il était impossible de regarder sans horreur le corps de ce condamné: de la nuque au talon on eût dit un spécimen de ces grandes figures d'écorchés qui servent aux études anatomiques.

La bastonnade produit un effet qui varie suivant la nature du condamné. Tel forçat n'éprouve, en la subissant, que la douleur physique, tel autre en ressent un ébranlement moral qui le rend plus indomptable ou le frappe d'atonie. Le fameux Pontis de Sainte-Hélène reçut les coups de corde sans rien perdre de cette dignité qui imposait même aux plus cyniques de la chiourme. Il subit ce châtiment sans se plaindre, et dit qu'il ressemblait au Christ innocent et flagellé. L'abbé Molitor, victime d'une cabale formée par ses compagnons de chaîne, subit la bastonnade et oublia plus vite la douleur que l'humiliation… M. le Dr Lauvergne cite un forçat, voleur, incorrigible qui, chaque jour avant le ramas, venait régler avec le commissaire la balance de ses larcins et de sa bastonnade.