Roulant un fauteuil près de la fenêtre, et m'y allongeant, je m'abandonnai à mes pensées.

Que Randolph était donc cruel de nous avoir livrées aux lyncheurs et de m'avoir arraché mon consentement par des souffrances horribles.

Oh! pourquoi n'avais-je pas eu le courage de supporter bravement, comme Miss Dean, les tourments que ces brutes nous avaient infligés. En quelques heures, j'eusse été sur la route de Richmond. Je comparai ma position avec celle de mon amie; elle était bien tranquille maintenant; dans deux jours, elle serait en sûreté à Philadelphie, tandis que je resterai à Woodlands, prisonnière d'un monstre qui me prendrait comme jouet de toutes ses fantaisies.

La matinée s'écoula ainsi, et vers une heure, Dinah vint m'annoncer que le lunch était prêt.

Après m'être légèrement restaurée, je rentrai dans la bibliothèque et je cherchai dans la lecture l'oubli momentané de ma triste situation. A sept heures, je fus appelée pour le dîner, un dîner meilleur et mieux servi que ceux auxquels j'étais accoutumée, Miss Dean vivant très simplement. Deux quarteronnes, Lucie et Kate servaient à table, et Dinah, toujours majestueuse, faisait le service.

Je fis un très bon repas; j'avais réellement faim, et comme j'étais bien portante, mon appétit, malgré tout ce que j'avais eu à subir, ne perdait pas ses droits.

J'allai ensuite m'étendre sur un canapé, dans un petit salon attenant à la salle à manger. Les lampes en furent allumées, les rideaux tirés, et je m'installai très confortablement pour lire. La soirée me parut longue, et je me décidai enfin à me coucher. Dinah me déshabilla et je me glissai entre les draps. Je ne tardai pas à dormir d'un profond sommeil.

Mon esprit versatile et léger—j'étais si jeune!—ne me rappelait plus ma triste situation, et c'est après des rêves enchanteurs que je m'éveillai, le lendemain, fraîche et disposée, comme s'il ne s'était rien produit dans le cours démon existence…

XV
LA FIN D'UN RÊVE