Quatre jours s'écoulèrent, tranquilles, monotones.

J'oubliais presque Randolph, lorsqu'un matin Dinah, en m'apportant mon déjeuner me dit avoir reçu une lettre de son maître; il annonçait son retour pour le soir, et lui recommandait de préparer un très bon dîner. Je me dressai, regardant fixement Dinah. J'étais terrifiée de savoir si proche le moment redouté. Eh quoi, déjà! Je m'accoutumais à la nouvelle vie que je menais, et c'était pour moi un coup terrible que je pressentais, tel le bras qui vous secoue pendant votre sommeil et interrompt un beau rêve.

C'était maintenant la réalité, l'heure fatale et maudite qui approchait, l'heure où il faudra me donner tout entière à l'homme que je haïssais le plus au monde, n'éprouvant pour lui qu'une répulsion qui me semblait en ce moment ne jamais vouloir s'atténuer.

Je me levai et m'habillai machinalement; il me fut impossible de déjeuner, et toute la journée j'errai mélancoliquement d'une chambre à l'autre, la tête pleine de pensées tristes.

J'étais déjà épouvantée par les événements que j'entrevoyais.

Maintenant, je n'avais plus d'espoir d'échapper au satyre qui guettait, depuis trop longtemps, sa malheureuse proie.

Vers cinq heures, j'étais assise dans ma chambre, lorsque Dinah entra, suivie d'une quarteronne qui portait un tub. Elle le plaça au milieu de la pièce, le remplit d'eau chaude, puis elle sortit, me laissant seule avec Dinah. J'avais déjà pris mon bain, et je me demandais pourquoi cette fille me rapportait le tub rempli d'eau chaude; je n'avais pas l'habitude de prendre de bains chauds, et j'en fis la remarque à Dinah.

—Mo, mamzel, me répondit-elle, mo savé vou même faitement propre, Maît' dans lette, ma dé mo baillé à vous bain pafumé; si mo pas complir, li baillé mé fessée.

Je rougis d'indignation, et j'étais profondément humiliée. On purifiait la victime et on la parfumait avant le sacrifice. Dinah n'y pouvait rien; elle avait reçu des ordres auxquels elle ne pouvait que se conformer. Je lui permis donc de me laver.

Elle parut rassurée et se mit immédiatement à parfumer le bain. Elle y versa le contenu d'une petite fiole, puis un paquet de poudre blanche qui fleurait délicieusement la rose, après quoi, elle remua l'eau jusqu'à ce que la poudre fût complètement dissoute.