—Mais votre idée est absolument insensée. Si vous voulez agir ainsi, au moins, ne m'obligez pas à rester à votre table; ma position entre dix hommes environnés de femmes nues serait trop horrible!

Hélas! il me fallut consentir à cette lubrique fantaisie d'un cerveau que je commençais à considérer comme malade.

Le repas eut lieu, ainsi que l'avait voulu Randolph, et, mourant de honte, je me retirai dans ma chambre, pour ne pas voir ce qui allait inévitablement se passer.

Quelques jours après cette scène, Randolph m'annonça qu'il était dans l'obligation de partir à Charlestown pour affaires et ordonna à Dinah de lui préparer sa valise. Avant de s'éloigner, il me fit plusieurs recommandations et me donna le contrôle de toute la maison, en m'exonérant cependant de la surveillance de la plantation: je devais également laisser les majordomes absolument maîtres du travail.

Il ajouta que si l'une des femmes commettait quelque faute, je pourrais, avec l'aide de Dinah, la fouetter moi-même, ou, si je le préférais, l'envoyer à un des surveillants avec une note spécifiant quel instrument devait être employé pour la correction: la baguette, courroie, ou batte.

Je lui promis de faire tout ce qu'il me disait, mais, à part moi, je comptais bien ne pas fouetter ou faire fouetter une seule femme sous quelque prétexte que ce fût. Certes, il est bon parfois de fustiger doucement un enfant, mais l'idée de frapper rudement une femme me répugne profondément.

Randolph parti, je me sentais heureuse d'être libre d'agir à ma guise, sans avoir à subir les ordres d'un maître, car Randolph était moins mon amant que mon maître.

Le temps passa tranquillement. Dinah était très attentive et les femmes se conduisaient parfaitement. Je passais mes journées à lire et à monter à cheval. Randolph m'en avait donné un très doux, car j'étais toujours fort nerveuse.

Nous étions à l'époque de la récolte du coton. Cet ouvrage était fait par des femmes qui étaient obligées, sous peine de punition, d'en récolter un certain poids par jour. Elles se réunissaient à la fin de la journée et un surveillant, un carnet à la main, pesait leurs paniers. Si le poids était insuffisant, la femme était fouettée avec la courroie qui produisait une forte douleur sans abîmer la peau.

J'ai entendu dire à un surveillant qu'on pouvait fouetter une négresse pendant une demi-heure avec la courroie, sans en tirer une goutte de sang.