Nous avions alors soixante-dix femmes employées à ramasser le coton, et tous les soirs, quatre ou cinq recevaient la fouettée. Cette coutume n'était pas particulière à notre habitation, mais tous les planteurs de la Virginie agissaient ainsi. Les majordomes surveillant les travaux des champs étaient chargés du soin de punir les négresses, et toutes les plus jolies travailleuses leur passaient entre les mains; ils n'en avaient pas plus de pitié pour cela; leurs attributions comprenant les fustigations, c'est presque machinalement qu'ils les exerçaient.
XXI
EXISTENCE TRANQUILLE
Cependant, je continuais à mener une existence que l'absence de Randolph rendait fort calme.
Peu à après son départ, je reçus une lettre de Georges m'annonçant que ses affaires n'étaient pas terminées, et qu'il comptait rester encore quelques semaines à Charlestown. La nouvelle ne m'émut guère. Je n'aimais pas mon amant et j'étais heureuse d'avoir un peu de tranquillité.
Le même jour, après le déjeuner, j'étais dans la bibliothèque, quand Dinah entra, l'air fort contrarié; elle me raconta que, depuis le départ du maître, Emma, une fille de cuisine, faisait très mal sa besogne, et restait insensible à toutes les observations. Puis Dinah me demanda si je voulais la fouetter moi-même.
—Non, répondis-je, je ne puis faire cela.
—Lors, vous ça ka la mandé a majordome.
—Non, pas davantage.
Dinah me regarda très surprise. Elle ne pouvait comprendre pourquoi je ne voulais ni battre la fille ni l'envoyer au majordome.