—Oh! maîtresse, dit-elle, mo ka faire? si vous ka pas baillé fouetté a canaille négesse la, toutes autes bouguesses dans maisons tant comme, li van mal corresponde a mo même, y moi ka pas pouvoi tini ordre, dans habitation.
Je ne pus m'empêcher de rire en entendant la façon méprisante avec laquelle Dinah parlait des drôlesses noires. Esclave elle-même et passible du fouet pour la moindre faute commise, elle avait une haute idée de sa propre importance et de sa position de femme de charge de Woodlands.
—Attendez le retour du maître, lui dis-je, alors vous vous plaindrez d'Emma et vous la punirez.
Dinah était fort mécontente et me fit observer que si je ne voulais pas fouetter la femme avec une badine, je pouvais le faire sur mes genoux avec une pantoufle. Mais je lui refusai cette dernière satisfaction, et elle partit furieuse en grommelant contre mon indulgence pour «catin négesse».
Une semaine se passa. Une belle après-midi, j'étais partie avec un livre, m'installer dans un endroit paisible des jardins, auprès d'un joli lac couvert de nénuphars et environné de bosquets. Sur la berge était construite une petite maison toute chargée de plantes grimpantes, et meublée de chaises longues en osier, et d'une petite table ronde.
En approchant, j'entendis des éclats de rire, et j'aperçus deux galopins fort occupés à jeter des pierres à quelque chose qui remuait dans l'eau.
C'était le frère et la sœur, enfants d'une splendide mulâtresse appelée Marguerite, employée comme fille de cuisine. Les deux enfants étant quarterons, le père était évidemment un blanc. Le garçon avait une douzaine d'années, et la petite un ou deux ans de plus. Comme il leur était interdit de venir dans ce jardin, je supposais qu'ils s'enfuiraient à mon approche, mais, absorbés par leur jeu ils ne m'aperçurent pas.
En avançant encore, je m'aperçus que leur but était un pauvre petit chat qui luttait désespérément pour regagner le rivage, et que les petits sauvages repoussaient impitoyablement.
J'aime beaucoup les animaux, et particulièrement les chats; ce spectacle me rendit furieuse. Je courus au bord de l'eau et saisis la pauvre bête que je couchai au soleil, espérant qu'elle reviendrait à la vie, mais les pierres des petites brutes l'avaient cruellement blessée et elle resta étendue sans vie sur l'herbe.
J'entrai dans une grande colère et, saisissant les deux drôles, je les renversai tour à tour sur mes genoux et les fustigeai un peu fort. Puis, satisfaite, je m'installai confortablement et je lus le roman que j'avais apporté avec moi. Après le dîner, le soir, Dinah vint me demander divers renseignements, et j'en profitai pour la prier de me dire ce qu'elle connaissait de la vie de Randolph.