Randolph quittait rarement la plantation et ne recevait plus personne. Ses amis étaient d'ailleurs, tous enrôlés dans les rangs des combattants. Entre temps, il avait été élu membre de Congrès de la Confédération du Sud. Contraint de demeurer à Woodlands, Georges commença à m'apprécier davantage et me traita un peu moins en machine à plaisir.

Avec ses esclaves, il était de plus en plus strict; depuis le commencement de la guerre, plusieurs noirs s'étaient évadés et Randolph avait offert deux cents dollars pour la capture de chaque déserteur, mais ce fut inutilement, heureusement pour les fugitifs. Ces pertes de bétail humain le tracassaient beaucoup: ces noirs valaient chacun de quinze cents à deux mille dollars. Jusqu'alors aucune des femmes n'avait tenté de s'échapper, lorsqu'un matin, Dinah vint nous prévenir qu'une esclave appelée Sophie, sortie la veille au soir, n'avait pas reparu.

Sophie était une belle mulâtresse de vingt-six ans, qui pouvait valoir dix-huit cents dollars. Randolph envoya immédiatement son signalement de tous côtés, promettant une forte récompense à qui la ramènerait à Woodlands ou la ferait incarcérer dans une prison de l'État. L'effet ne s'en fit pas attendre. Un soir vers cinq heures, deux hommes arrivèrent, ramenant la mulâtresse dans une voiture; ils l'avaient retrouvée dans le quartier des esclaves d'une habitation située à vingt-cinq milles de Woodlands.

La femme, dont les poignets étaient ligotés, n'avait évidemment pas souffert depuis son départ; sa robe était propre; elle paraissait seulement épouvantée, n'ignorant pas ce qui l'attendait.

Randolph était très heureux d'avoir retrouvé son esclave. Le lendemain, à déjeuner, il me dit qu'il avait décidé d'infliger à Sophie un châtiment exemplaire; elle serait fouettée avec la batte, dans le hall, devant toutes les femmes réunies.

Puis il sortit faire tout préparer pour l'exécution. Vingt minutes après, il rentrait, me disant:

—Tout est prêt en bas; vous n'avez jamais vu appliquer la batte; si vous voulez, vous pouvez descendre, ça vous amusera.

Certes, il était triste de voir fouetter une femme, mais je m'y étais quelque peu habituée, et ma curiosité avivée par la promesse d'un spectacle que je n'avais jamais vu, je suivis Georges.

Dans le milieu de la pièce, était installé un long bloc de bois, large d'environ deux pieds, et supporté par quatre piquets munis de courroies. Sur le plancher, à côté, était la batte: c'était une espèce de battoir semblable à celui des laveuses, mais n'ayant qu'un demi-centimètre à peine d'épaisseur, et monté sur un manche de deux pieds et demi de long; c'était là l'instrument le plus redouté, car après son application, la peau restait endolorie beaucoup plus longtemps qu'avec la courroie ou la baguette.

Toutes les femmes de la maison étaient présentes. Dinah, seule, se tenait près du bloc. Aidée de Milly, elles s'emparèrent de la coupable.